Effeuille mes rêves

Un carnet de voyage

Je rêve d’être un jour l’héroïne d’un carnet de voyage.

Quand j’étais petite, c’est comme ça que j’imaginais la vie étudiante : un grand voyage. J’imaginais que peu importe ce que je ferais et où je serais, je saurais toujours faire de ma vie quelque chose de grandiose, de merveilleux ; je saurais toujours la voir comme une compagne de jeu, comme le font tous les enfants.
Mais on dirait que j’ai perdu un truc en route.

Bon, en fait, c’est pas tout à fait ça.
À la base j’étais persuadée que j’allais mourir avant de devoir passer mon bac.
Mais je ne le disais à personne, je me disais : "Bah, tu verras à ce moment-là !". "Puis bon, le Bac… Tu manques rien !", que j’me disais. Après 17 ans, y’a plus rien à vivre d’intéressant ; après tu deviens… beurk, adulte !". Et je continuais à profiter de la vie. Mais quand je voyais des étudiants, je les mettais toujours sur un pied d’estale : leur univers était obligatoirement fait de joie et de sympathie, tout ce qui se faisait après le lycée était forcément énorme, trop cool, et tous les étudiants du monde étaient heureux - quand on est aussi libre, c’est quasiment obligé.

Mais c’était pas pour Moi, puisque mon destin était ailleurs. Pas grave, y’a tellement de choses très belles après la mort !
Du moment qu’on a respecté le temps qui nous est imparti sur Terre. C’est le destin qui choisit, faut pas tricher.

Et finalement, l’épreuve du Bac s’est approchée de plus en plus - et c’est avec de plus en plus de surprise que je la laissais faire.
Puis le jour du Bac est arrivé. Ça aussi ça m’a surprise, mais je n’ai pas bronché, j’ai fait semblant d’être soulagée, comme tout le monde. Les résultats n’ont alors pas tardé, et - merde ! - j’allais devenir étudiante !

Tous mes rêves se sont alors immédiatemment exprimés. J’ai entendu la petite fille en moi s’exclamer : "Mais alors, tu vas devenir une aventurière toi aussi !".
Et l’ex-lycéenne s’est laissée convaincre, encore une fois, en souriant : "Oui, tu dois avoir raison ; ça va être merveilleux ! On aura plus aucun problème avec personne - on est enfin libre !".

Et finalement j’ai traversé de nouvelles épreuves - pas forcément plus dures, mais au moins aussi éprouvantes.
Le stress est venu m’emprisonner, et j’ai compris que j’étais loin d’être libre comme les autres étudiants quand la dépression m’est tombée dessus.

Mais je me rappelle toujours des rêves de la petite fille que j’ai été.

Ils ont toujours été là, et Elle ne m’a jamais quittée.
Je n’arrivais seulement plus à l’écouter, je n’en avais plus la force.

J’ai toujours ce rêve de tenir un carnet de voyage.
Alors j’ai commencé un journal en ligne à la place.

Faire le tour du monde est un peu le summum de la félicité, pour moi.
J’aspire tellement à ça que je suis souvent totalement déconnectée de la réalité, parce que je n’attends que ça. Je fais des projets en pagaille dans ma tête, pour après mes études, où je me laisse aller à toutes les fantaisies inimaginables.

Mais je me rends compte aussi que je n’ai personne avec qui les partager.

Alors je les cache ici. Pas explicitement. Pas toujours avec beaucoup de cette joie que j’avais cru mériter étant enfant.
Et ça me fait du bien de les laisser ouvrir un petit œil discret sur le monde réel ; mais une part de moi refuse encore de TOUT écrire. De les libérer. Même si j’en ai très envie. Parce que j’ai peur d’être reconnue et méprisée pour qui je suis vraiment, et j’ai peur de détruire mes rêves en les confiant ainsi sans les protéger.

Mais le temps passe et rien ne vient. Que du superficiel.

J’ai quand même conscience d’avoir beaucoup de chance, dans bien des domaines. Mais voilà, l’essentiel, l’étincelle qui embrase chaque vie, je ne l’ai pas. Et je l’ai tant et tant appelée que je m’en suis éclaté la voix, et murée dans mon silence intérieur je me sens désormais complètement impuissante. Sans valeur.

Pleine de rêves que personne ne peut voir.

Et puis les carnets de voyages dans ma tête pleurent et perdent peu à peu toute leur encre.

J’ai si peur de devoir renoncer à eux, un jour.
De ne plus avoir le courage d’assumer d’être Moi, une fois mon diplôme en poche.