Effeuille mes rêves

Affirmer ce qu'on veut ; et ensuite, l'affirmer encore et encore

Une fois ne suffit pas. Va falloir mettre en œuvre quelque chose de nouveau dans ma routine, car mes symptômes post-dictature ne partent pas.
Ou peut-être faudrait-il que je sois encore plus stricte avec l’application de la-dite routine. C’est qu’après tant de temps à l’avoir rêvée parce que je ne pouvais pas la pratiquer, maintenant que je peux, je ne l'ose pas.

Bête, hein ?

Suffire, ça le devrait, pourtant. Je n’ai plus aucune raison de stresser. Je fais absolument ce que je veux de ces vacances que j’attends depuis des années.
Mais les cauchemars et signes physiques spécifiques d’anxiété sont là et persistent.
Et ce malgré le plaisir que je prends à faire de mon temps-trêve une légitime liberté - architectonique, magnifique, et taillée sur mesure.

C’est qu’il doit rester un problème.

Je ne m’affirme peut-être pas assez.
Ici, c’est facile de faire ma grande-bouche. J’écris de longs paragraphes sur ma joie et mon affranchissement ; mais dans la réalité, faut reconnaître que mon comportement est un peu plus nuancé.

Mon attitude vis-à-vis de mon père est réservée, par exemple. Mitigée.
J’ai entendu une fois son laïus et je ne cesse d’y penser depuis. Configuration obsessive de mon cerveau, je le sais. Donc problème interne. Donc sur lequel j’ai le plein pouvoir.

Mais effectivement ; et je l’avais déjà remarqué : quand on vous tabasse (avec une idée je veux dire) pendant des années chaque jour encore et encore en vous serinant le même refrain, vous finissez obligatoirement par le connaître par cœur, ce foutu refrain. Même sans adhérer aux paroles, ou apprécier la musique.

Je devrais m’inspirer de mon frère. Lui, quand il dit qu’il s’en fout, il le dit, c’est vrai, et il peut passer à autre chose.

Moi je m’agite, je bouillonne plusieurs heures voire jours puis fais ma révolution. Je mets en scène mon fier monologue quant à ma liberté chérie ; et ensuite dans les coulisses je me roule en boule sous un fauteuil et me demande un milliard de fois si j’ai choisi les bons mots, si j’ai mis assez de conviction malgré mon tempérament timide, et pourquoi si c’est le cas je continue à me poser cette foutue question en boucle.

J’ai au début pensé à prendre un rendez-vous avec la psychiatre pour en parler. Avant de me raviser. Pas envie, déjà, et surtout pas besoin.
Les médecins ne me disent jamais ce que je dois faire. Pour moi, une bonne séance psychiatrique, c’est et ça a toujours été moi qui expose mes problèmes internes, les difficultés que je rencontre à l’extérieur, et - le climax de la discussion - : est-il compréhensible que je me sente comme ça, après tout ce qui est arrivé et en prenant compte de mon histoire ?

Le docteur répond que oui. Et je me sens mieux.

C’est tout.

Ça n’a toujours été que ça, même si je me rends compte que j’ai oublié de le mentionner trop de fois.

Ce n’est pas la psychiatre qui résout mes problèmes. C’est moi. Elle, elle me soutient dans ma démarche. Et je n’en demande pas plus.
Si l’adolescence ne m’a appris qu’une seule chose qui me servira à vie, c’est qu’il faut se retrousser les manches. Tu peux supplier tous les vœux que tu veux, tu peux envoyer des signaux d’aide à toutes les personnes les plus altruistes de la planète, tu n’as ainsi aucune garantie que quoi que ce soit fonctionne dans ton sens. Ça peut. Mais ça ne peut pas. 50/50. Et ce ratio a fini par ne plus me convenir : je ne suis donc certainement pas omnipotente, mais je me prends en main moi toute seule.

Le destin me suit pile là où je veux et me donne un coup de pouce : parfait. C’est une chance, pas un dû.
Il me contrarie ? Bah je m’adapte et je suis ce que j’ai envie de suivre.

Donc élaborer un contre-refrain pour dire que je fais ce que je veux, oui.
Mais il faut le chanter ensuite.
Et le répéter encore et encore.
L’autre a résonné dans ma tête pendant plus de dix ans ! Évidemment qu’il ne va pas partir tout seul, juste parce que j’ai trouvé LA bonne idée, celle qui me convient.

Je n’attends plus.

Je ne suis plus une demoiselle en détresse qui attend d’être sauvée, parce qu’avec cette méthode je n’ai aucune garantie de l’être. La vie, dans l’absolu, ne me doit rien.

Alors je prends mon destin en main. Il ne sera pas parfait, mais je fais ce que je peux. Le prince me rejoint sur la route ? Parfait ! Je lui ai préparé une place (et pas toute la place). Il ne vient pas ? Je ne vais pas me lamenter. C’est ainsi que ça doit se passer. J’ai eu beau chouiner pendant des années avec une intensité impressionnante que je ne le supporterais pas, avec théâtralité et tout le reste, la vie - contrairement à ce que j’ai longtemps cru - ne va pas se dire : "Ah oui, tiens, elle a p’tètre raison. Oh là là, j’ai pas bien fait mon boulot. Elle chouine depuis si longtemps que c’est qu’elle doit vraiment vouloir ce qu’elle veut, hein, je suis qui moi pour décider le contraire ? Boh juste la vie, l’univers et tout le reste. Alors bon, je vais faire comme elle dit et le lui donner, hein".

La vie, c’est de l’amour, oui, mais ce n’est pas attendre cet amour passivement.
Il y a l’amour de soi qui est aussi important que tout le reste. Plus important dans le sens où c’est le premier qu’on doit acquérir. Et que la culpabilité en ce sens est très forte. On doit avoir d’autres ambitions que le grand amour ! Sinon, on ne vit pas. On dépend d’un autre. Voire d’une simple et vaporeuse idée, si les conjonctions de notre quotidien ne sont pas favorables à supporter notre rêve édulcoré.

C’est ce qui me manquait.

Tu parles d’un changement pour le coup ! Si je dois rester seule, ça ne sera pas un problème. J’ai fait de la part de moi-même que j’ai négligé jusqu’à présent ma meilleure amie.
Évidemment que je soupire intérieurement quand je vois tous ces couples qui semblent se former comme par magie, sans effort, et dans un bonheur évident très très beau et sincère. Mais je me ressaisis. Reste concrète. Tu ne connais pas l’avenir. Tu ne peux pas le connaître, même après vingt ans de tarot.

Alors savoure ton présent. Aime la solitude pendant que c’est vraiment le cas. Si ça se trouve, un jour, tu y seras allergique. Bon, je ne pense pas. Mais c’est dans l’idée.

Tu vas bouger tes fesses, ma fille, et assumer ce dont tu as envie. Regarder un film ? T’sais quoi : vas-y ! Tu ne dois une existence glamour à faire rêver à personne. Par contre, tu te dois ton bonheur.