Effeuille mes rêves

Baisser les yeux

Tout aussi plaisante soit ma vie dans la Ville, il y a quand même un point qui me perturbe beaucoup et qui n’est pas près de changer.

Il y a plein d’hommes bizarres sur mon chemin pour aller à l’école. Je ne suis plus une enfant insouciante et naïve, c’est vrai, mais du coup régulièrement je me fais accoster ; que ce soit pour être sollicitée pour donner de l’argent ou pour être "draguée" (le mot draguée est fort vu le niveau mais bon restons dans l’idée).
Pour ce qui est de donner de l’argent, je me suis faite déjà avoir une fois et j’ai eu tellement honte que je dis maintenant systématiquement non (me suis faite une belle frayeur en plus ce fameux jour). C’était hyper pernicieux comme situation, et ça m’a marquée au fer rouge (même si ce n’est pas la première fois que ça m’arrivait). Mais pour ce qui est du reste…

Eh bien je suis obligée de garder constamment les yeux rivés au sol. Voilà.

Et franchement, ça m’énerve.

Naturellement, j’aurais tendance à regarder autour de moi et à sourire, à tout le monde, juste pour le plaisir de sourire. Le plaisir - même quand je passe une mauvaise journée - d’essayer de sauver un peu de joie malgré tout. De dire "bonjour", pour simplement souhaiter une bonne journée - et voilà, ça s’arrête là.

Sauf que du coup, ces hommes s’imaginent jenesaispasquoi et je me fais emmerder…
Et le pire, c’est qu’ensuite quand ils comprennent que non je n’ai pas souri pour les encourager, bah ça devient un peu malsain comme ambiance.

Je me sens diminuée d’être ainsi obligée de river les yeux au sol pour faire mon trajet. C’est bête, mais ça m’attriste beaucoup. Je me sens soumise. Ça me dégoûte. Et tous ceux à qui j’en ai parlé me disent que c’est la seule attitude à avoir, que c’est normal.

Non ça n’est pas normal, enfin !

Les filles comprendront très bien ce que je veux exprimer. Le sentiment qu’on a quand on se fait traiter - implicitement ou explicitement - d’allumeuse et qu’on a la sensation que tous ces messieurs pensent que l’on doit être à leur disposition. Même par des mots, des phrases, en apparence anodine (le fameux "vous êtes charmante" avec un sourire entendu).
Ces messieurs qui ne comprennent pas notre droit à dire non, et surtout notre DROIT de marcher librement dans la rue sans se faire manquer de respect, sans qu’on nous prenne immédiatement pour un objet à collectionner ou à utiliser sans se soucier de ses envies et de sa personnalité. De son histoire. Et le ridicule de voir une femme comme un trophée, un morceau de viande, un dû.

Ce sont des mots qui ont été écrit encore et encore, même sur JI. Des mots, juste des mots. Mais pourtant toujours d’actualité.

Et moi je me sens tellement perdue, délestée de mes sourires. Comme délestée de ma joie.

Foutez-moi la paix.