Effeuille mes rêves

Changement de conversation

Suis allée au cinéma avec Vanina et Paula. Histoire de sortir un peu. M’aérer l’esprit comme on me dit tout le temps.
C’était sympa. Mais au final, dès que le film s’est fini on a discuté un peu… et puis je suis retournée en courant vers mes cours. Je voulais rester mais j’avais du travail. Je suis désespérante.

Le pire, ça a été quand Paula m’a parlé de son mémoire. Elle disait que ça faisait je ne sais plus combien de temps qu’elle ne sortait plus, ne dormait plus, travaillait tout le temps… Quand elle m’a demandé de mes nouvelles, j’ai répondu avec ironie que ça devait faire 5 ans que je faisais un mémoire. Ça m’a gênée. De travailler autant depuis tout ce temps. J’ai capté que c’était pas humain.

Mais en même temps, je me vois mal changer les choses !
J’aimerais - sincèrement - mais je ne peux pas. Si je travaille moins, je me plante, c’est sûr. Et je n’ai pas fait tous ces sacrifices pour me planter.

Je suis un peu anxieuse à l’idée de voir le psychiatre demain. J’ai tendance à minimiser ce que je ressens quand je parle avec des gens. Même des professionnels. C’est un filtre et un réflexe. Parce qu’à chaque fois qu’on me demandait à l’oral pourquoi ça n’allait pas et que je commençais à détailler… Je me sentais mal. Je me disais que je n’étais qu’une conne. Alors je me plaquais un grand sourire sur le visage, je ravalais ma peine, et je détournais la conversation pour savoir comment la personne qui me parlait allait. Et je m’arrangeais pour qu’elle parle de ses problèmes. Et je la soutenais.

L’avantage d’un psychiatre, c’est qu’on ne peut pas faire ça avec lui vous me direz.
Mais jusqu’à maintenant, quand je sentais que les mots ne voulaient juste pas sortir, je ravalais là encore ma douleur et je me forçais encore à sourire. Et je lui disais qu’après tout il y a pire dans le monde, que j’allais certainement m’en sortir parce que je le voulais, que ce n’était pas si grave. Et ce faisant je me niais un peu plus, je m’enfonçais sans en avoir vraiment conscience, je rajoutais une brique au mur que j’ai bâti entre moi et le monde.

Je ne sais pas ce que je vais lui dire demain. Lui, c’est un mec carré. Y’a un problème = on trouve la solution et y’a plus de problème. Mais je suis incapable d’identifier mon problème précis. Je peux parler de mille et une choses qui me turlupinent. Je l’ai déjà fait.
Mais LE truc qui me fait partir en cacahuète tous les X jours, je ne vois pas ce que c’est.
Et du coup quand il m’écoute, je le vois attendre que je lui fasse la révélation sur ce qui va pas. Mais j’en suis incapable. Et ça me déprime.

J’m’étais dit que je garderais ça secret et puis finalement non : quand j’ai téléphoné au docteur, la dernière fois, et qu’il m’a dit de ne plus me griffer… dès que j’ai raccroché je me suis jetée sur mes ciseaux. Paniquée. J’ai regardé mon ventre et je me suis dit que ça ne se voyait pas assez. Qu’il n’allait pas me prendre au sérieux avec ces chatouillis de bébé chat.

Je sais que c’est complètement idiot. J’ai eu honte après. Et là, même si l’idée me taraude, je ne vais pas recommencer.

J’ai pensé à lui imprimer des pages de mon journal, et je me suis souvenue que lors de la première séance je lui avais apporté un résumé de mes sentiments par écrit, car j’avais du mal à tout faire sortir. Ça l’avait fait sourire. Il m’avait laissé lire vite fait, il préférait visiblement que je lui parle directement. C’est là que j’ai commencé à minimiser les choses entre nous et depuis bah j’ai plus arrêté.

C’est pas étonnant du coup que je sois toujours coincée après tout ce temps. Mais je n’y arrive pas je n’arrive pas à faire sortir ce qui me ronge et ce qui me détruit de l’intérieur. Même par écrit. Même par pensée. Je sens que c’est là, que ça vit presque tout seul, mais que ça se cache.

Enfin bref, j’écris tout ça avec détachement. Je n’attends rien de ce rendez-vous au fond. Je stresse pour mon exam qui aura lieu juste avant surtout. Et par avance pour les deux prochains en fin de semaine. Et je suis déjà fatiguée de stresser autant. Et de devoir tout recommencer la semaine d’après ; puis pendant les vacances à cause des grosses grosses responsabilités auxquelles je devrais faire face à la rentrée.

Non mais sérieusement : je ne suis pas pessimiste. Juste blasée et pas mal stressée. Cathel m’envoie des messages à propos de l’exam en plus du coup je culpabilise de ne pas travailler. Mais j’m’en fous j’vais aller prendre ma douche et me réfugier dans un livre.

Je m’accroche à l’idée que ma vie ne sera pas toujours comme ça. Qu’un jour, là, très bientôt, il va se passer quelque chose qui me poussera hors du bocal à poisson dans lequel je suis actuellement coincée.
Mais quand je pense ça, mon cerveau fait une petite grimace indulgente et me dit : "On peut toujours rêver ma vieille, c’est sûr".