Effeuille mes rêves

Chochotte

C’est l’été. La ville a une odeur différente, plus fleurie.

Les gens sont beaux. Il y a des touristes ; j’adore les touristes.
Certains font des projets, d’autres visitent, d’autres continuent leur vie quotidienne parce que ce ne sont pas encore les vacances. Mais ils y pensent ; donc sourient eux aussi. Bonne ambiance. Soleil.

Et puis y’a moi.

La chose puante, rouge et bouffie qui se déguste un énième déménagement épique. Autrement dit : une galère sans nom.

Je suis très embêtée pour le ménage : j’ai passé trois heures à tout récurer mais il reste des tâches. Rien de monstrueux, sûrement résistantes car je n’ai pas le bon matériel, mais la logeuse ne va pas apprécier du tout. Et vu comme elle n’a pas l’air de m’apprécier moi, mes doigts imbibés puis asséchés de produits chimiques ne lui feront aucun effet.

Et je viens d’avoir une pseudo-dispute avec mon père… Je dis pseudo-dispute parce que ça arrive vraiment très très rarement dans ma famille les engueulades. On a de la chance avec ça. Soit on a des avis opposés mais on argumente, soit l’un pète un câble et a un accès de colère mais l’autre sait ne pas le prendre contre lui, garde son calme, et ça passe tout seul.
Cependant, le même sujet houleux revient chaque année, aux vacances d’été. "Vous ne sortez quasiment pas toi et ton frère… Je devrais peut-être vous forcer. Je vous laisse trop flemmarder à la maison".

J’ai essayé de répondre en plaisantant que ça s’appelle le libre-arbitre… Mais chaque année la copie conforme de ce refrain recommence.
Bon j’ai retâté le terrain et visiblement on n’est pas en froid. Mais je sais qu’il intériorise. Il ne me dit pas tout. Comme ce qui lui a déclenché cet accès. Je soupçonne sa copine (ma belle-mère) mais bon même si c’était le cas ça ne changerait rien.

Il ne comprend pas que vraiment ; enchaîner deux jours de méditation complets, comme je l’ai prévu - mais pas tout de suite car le déménagement n’était pas fini et faut aussi que je revois la psy avant - ça me donne des ailes. Ça me ressource. J’ai besoin de faire ça, j’aurais dû le faire il y a des années, et la seule chose qui me met mal à l’aise avec comment je dépense mon temps ce sont ce genre de remarques.
Ça part d’un beau sentiment - alors chaque année je culpabilise d’en parler ici où certains ont de vrais problèmes avec leurs parents - mais c’est frustrant.

Revenons au déménagement. Le dernier avant des années, si j’ai de la chance ! Juste un emménagement qui dans l’idéal surviendrait d’ici quelques mois, et plus jamais je ne me ridiculise et perds toute estime physique de moi !

Ça n’a pas été facile. Ça n’est pas censé l’être, remarque. Et je suis certainement un pathétique petit mollusque trop faible qui agace toute personne lisant ces lignes (y compris Moi du Futur, donc).

Je repense à l’avalanche de petits obstacles qui se mettent sur le chemin. Ce sont des petits riens… Je ne m’en suis même pas plainte sur le coup : j’ai suivi mon plan de A à Z en prenant tout le temps nécessaire (et il en a fallut beaucoup). Mais c’est dingue quand même, aucune des filles que je côtoie ou simplement croise ne semble vivre la même chose. Elles ont soit des affaires légères qui tiennent dans des cartons mignons et aériens qu’on peut transporter en équilibre sur le petit doigt, soit une armée d’hommes forts qui ne grimacent même pas sous l’effort.

J’en ai jamais vue qui devait se garer loin pour ne pas payer le parking à blanc ; qui s’est donc tapé un premier aller-retour (après les trois heures de ménage infructueuses) à clopiner chargée comme une mule à travers la ville. Jamais vu ces filles se faire regarder d’un œil moqueur, parce qu’on voit qu’elles sont ridicules mais elles le sont à un point qu’on ose pas en plaisanter. Jamais vue une de ces filles faire deux fois le tour du parking payant, par la suite, avant de comprendre qu’entre parking privé et parking publique bah oui y’a une sacrée différence ! En l’occurrence : deux étages et toute la pinède entre l’immeuble et l’entrée du parking.

Jamais vue une qui, tout en portant sa charge titanesque menaçant à tout moment de s’écrouler (ce qu’elle a fait de temps en temps, bien sûr), devait courir comme une tarée pour ouvrir le premier portail en appuyant sur le bouton à distance (et la porte ne reste pas ouverte assez longtemps pour reprendre en main le carton très lourd et se déplacer normalement jusque là-bas).

Quand elles prennent l’ascenseur avec des inconnus, elles ne transpirent pas comme des bœufs. Avec l’odeur assortie.

Elles ne font pas des tâches improbables dans leur appart'. Surtout si elles font attention. Elles ne respirent pas comme si elles avaient le tiers du nez hors de l’eau et tout le reste immergé.

Boh ; et y’en a tant d’autres. Mais à quoi bon revenir là-dessus ? Ça saoule tout le monde. À commencer par la Moi du Futur. Quoi que… Peut-être j’aurais envie d’en savoir plus sur cette journée, dans une ou plusieurs décennies ?

Pour un toi dans l’avenir lointain, alors. Pour la postérité.

Ce matin j’ai dû aller à la Grande Ville (pas celle où je fais mes études, mais celle encore plus grande à côté). Une formalité pour mon diplôme. Rien de fou, j’ai été prévenue qu’il fallait le faire dès réception du diplôme il y a des mois de cela.
Mais bien évidemment : je me suis perdue. La chose rouge et suante a d’ailleurs fait son apparition dès ce moment-là parce que - hé - pourquoi se cacher après tout quand on peut montrer sa sueur au monde entier ?
J’ai marché dans des endroits… Je frissonne rien que d’y penser. Plus par fatigue que par effroi réel, hein, ça m’a juste paru psychiquement interminable. Quoi que je me suis bien amusée à observer les petites rues. J’aime bien les villes, je les trouve belles. Et puis je ne suis pas allée faire la guerre ou gronder de vilains aliens. Mais je revois encore cette femme me hurler dessus que je n’ai pas de cœur parce que je ne lui ai pas donné d’argent pour elle et surtout son enfant qu’elle avait à côté d’elle.

Donc là encore : j’ai pué, j’ai tourné en rond dans la même rue pendant dix minutes, mes cheveux ont frisé moche à un point de non-retour interdit par la loi, j’ai regardé le ciel (puis les gens) d’un air parfaitement stupide pendant plus d’une heure, j’ai croisé des camarades de classe devant qui j’ai pu étaler ma fétidité, j’ai mis trop de temps à réagir à des questions qu’on me pose gentiment ou à une conversation qu’on essaie d’entamer (ça peut aller jusqu’à plusieurs jours, sérieux, ça faisait halluciner Cathel)... Etc etc. Si la moi du futur veut se faire un avis : t’es pas très fut-fut, quoi. T’es simplette. Mais t’essaies d’être intelligente, c’est ça le pire.

Bon, mais on ne va pas terminer là-dessus.

Je garde un bon souvenir de l’un des inconnus qui m’a vue errer dans le parking pour faire le parcours Fort Boyard entre le studio et la voiture (en sous-sol : parking public, des portes étroites + pas de place située trop proche de la sortie...

...

... Non, mais là, je pinaille vraiment. C’était pas si terrible. En fait, rien de tout cela n’était si terrible. Pas facile, comme je l’ai dit, mais pas insurmontable non plus. Et je chouine maintenant mais sur le coup j’ai tout assumé comme une grande.

On oublie tout ça ! Enfin, je le laisse pour Future-Moi qui doit voir que je ne suis pas une bonne personne (en l’occurrence je râle sur de l’inrâlable) et que je le sais.
Mais sinon je me sens plutôt bien. Notamment grâce à ce souvenir. Ce monsieur donc m’a vue galérer avec mon chargement et m’a ouvert les portes pour m’aider. Il a aussi discuté avec moi et m’a parlé de son métier, thérapeute d’un genre très sympa, et m’a laissé son nom au cas où j’aie besoin de prendre rendez-vous.

Là où j’ai tiqué, c’est qu’il a le même prénom que mon meilleur ami imaginaire.

Maintenant que je l’écris, ça sonne bien bien bizarre.

Rien de bizarre, en vrai. J’ai 25 ans (dans quelques jours) et toute ma tête. C’est simplement que j’ai inventé une nouvelle technique pour ne pas faire de cauchemars.
Aucune de celles que j’aie testé n’a marché, alors faut bien que je bricole. J’ai choisi un personnage et l’ai sacré Meilleur Ami de Visualisation de Moi. Donc quand je fais un cauchemar, je me construis le réflexe d’appeler ce gars à la rescousse. Pour plusieurs raisons compliquées que je ne détaillerai pas, j’ai décidé de ne pas prendre un amoureux idéalisé ou un membre de ma famille ou quelqu’un que je connais de la vie réelle. Je l’ai choisi "vieux", marié et trop cool pour moi pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté dans les moments où il apparaît.

Jusqu’à présent, ça marche. Quand je sens que je suis dans un cauchemar mais que le fait de le savoir n’arrange rien, je rassemble toutes mes forces pour crier : "TOTO ! J’AI BESOIN DE TOI MAINTENANT !".

Bien entendu, il ne s’appelle pas réellement Toto. Mais c’est une personne importante dans ma vie, et en tant que tel, il a droit à son propre pseudo JIste.

Voilà voilà. Ça a peut-être l’air idiot présenté comme ça, mais j’aime beaucoup les moments où Toto est là. J’en profite pour lui parler directement comme si c’était mon inconscient lui-même qui dialoguait sans barrière avec moi. C’est intéressant. Le dernier conseil en date qu’il m’a donné a été : "Quand tu rencontreras quelqu’un… Ne lui dis pas que tu "étudies l’inconscient". Tu fais assez de conneries comme ça".

Ce ne sont pas des rêves vraiment lucides, pourtant. Donc c’est un bon conseil ; je n’étudie rien du tout en vrai. Pas la peine de se donner l’air important. Mais moi c’est le genre de choses qui me font aimer la vie. C’est bizarre mais bon. Ça ne se voit pas distinctement quand on me croise dans la rue. Faudrait avoir ce journal sous les yeux et avoir un éclair d’intuition fulgurant au même moment.

P.S : Oui, tout ça pour dire que j’hésite à appeler ce monsieur uniquement pour la coïncidence avec le prénom...