Effeuille mes rêves

Comment j'ai manqué les années 2010

J’ai l’impression d’avoir raté un épisode.

Je ne suis pas toujours fière de ce que j’écris ici. Mais j’essaie d’être la plus honnête possible. Seul ce qui trahit mon anonymat est travesti.

J’ai commencé à ouvrir les yeux quand la mode des selfies est arrivée.

[Digression légère :] Un détail que je n’ai encore - il me semble - jamais précisé est que je suis très premier degré. "J’aime l’humour" (entre guillemets parce que : qui n’aime pas ça… ?), c’est-à-dire que j’ai de l’humour. Un minimum. Même s’il est a - comme pour chacun - ses particularités. Cela signifie qu’il y a des choses, des procédés comiques, qui ne me font jamais rire. Les chutes par exemple. Un animal ou une personne qui se casse la gueule, je trouve ça tout simplement affreux. Les blagues en dessous de la ceinture, aussi, ça ne m’amuse que très rarement.
Je suis donc trop très premier degré dans le sens où quand je ne comprends pas une subtilité de langage - même si je sens que c’est pour rire -, je cherche à la décortiquer.

Le rapport avec les selfies, c’est quoi ?

Quand cette mode est apparue… J’ai cherché à comprendre. Longtemps.

Longtemps.

Parce que les informations plus sérieuses, plus concrètes, également : je cherche à les décortiquer.

J’ai appris à ne plus demander systématiquement "pourquoi ?" à chaque fois qu’on me dit quelque chose.
Mais ce n’est pas l’envie qui me manque !
J’ai réussi à dépasser cette phase de l’enfance uniquement parce que j’ai compris depuis que tous les autres humains sont aussi humains que moi… Et donc que personne ne détiendra jamais la grande réponse absolue à n’importe quelle question.

Pour en revenir aux selfies : je me suis renseignée sur Internet. J’ai lu en plus quelques articles, j’ai beaucoup observé, écouté, j’ai posé des questions aux gens… Mais une réflexion persiste à me hanter depuis la seconde où j’ai appris que se prendre soi-même en photo s’appelle un selfie.

Il y a une dizaine d’années, quand j’étais au collège, on avait aussi un nom pour les gens qui avaient cette pratique. On les appelait les "sans-amis".

...

Alors oui déjà je me prends un coup de vieux ultime. Parce que j’ai conscience que mon illusion du "ah non mais toi tu vieilliras pas, t’inquiète, tu te tiendras toujours au courant de l’actualité, des évolutions de langage, de technologies..." est fichue depuis un long moment ; et je n’ai même pas trente ans.

Ensuite, à l’époque déjà, je ne comprenais pas cette stigmatisation. Quand quelqu’un se moquait de quelqu’un qui se prenait en photo, je demandais très sérieusement : "Mais comment il est censé faire alors pour prendre sa photo, s’il n’y a personne autour de lui ? Ou quand deux personnes veulent prendre une photo ensemble ?".

Et on me regardait de haut en ricanant. Mais en étant un peu gêné, parfois, quand même. Du moins, j’en avais l’impression.

Aujourd’hui, c’est l’inverse. Quand je demande à quelqu’un de mon âge qui fait un selfie quelle est la différence avec un "sans-ami" de l’ancien temps, on ricane. Comme si ça n’avait jamais existé.

Pourtant y’en a qui en ont souffert de ce surnom idiot ! Ça pouvait vite virer à la lynchée verbale. Le pire c’est que j’ai essayé de poser la question à d’anciens anti-sans-amis, qui se moquaient allègrement de cette pratique et qui aujourd’hui font des selfies sans se rendre compte de rien.

De rien. TU PARLES. C’est quoi ce paradoxe de dingue ? ! Je n’arrive pas à comprendre comment ça peut exister… Et ces personnes réagissent toujours de la même manière : elles ricanent ! Et nient. Enfin, non, elles ne nient même pas en fait. Elles reconnaissent très rapidement les faits (confirmant ainsi que je ne suis pas folle et ne vient pas d’une autre planète). Mais elles le font d’une manière… qui les font passer pour légitimes.

Et ce n’est pas logique pour moi. Tu avais l’habitude de ricaner ou tu ne l’avais pas : c’est pas bien compliqué.

Bon et tout ça pour l’objet de cet écrit : les réseaux sociaux.

Je suis en train de me rendre compte que le monde a avancé depuis l’an 2000. De 2000 à 2010 ça a été le temps où j’ai atteint la majorité. J’ai eu mon bac et mon permis.
Et c’est une période… dont je ne me souviens quasiment pas. Je veux dire : qu’est-ce que je foutais ? Je me rappelle avoir entendu parler de Facebook, Twitter, et compagnie. J’ai pris conscience sans vraiment y faire attention que ça prenait de l’ampleur. Que c’étaient des sites connus. Très fréquentés. Très à la mode. Mais moi ça ne m’intéressait pas. Je me suis dit que le principe de ces sites était très sympa et bourré d’avantages, mais que je ne désirais pas entrer dans ce système.

Et aujourd’hui ? Je me réveille. Et je m’aperçois que les réseaux sociaux ont pris une telle ampleur qu’il s’agit d’une phénomène sociologique.
Ainsi, la phonéographie, c’est l’art de faire des photos avec son téléphone. Et ouais.

Je commence à flipper un peu. Je n’ai toujours rien contre les réseaux sociaux mais je ne veux toujours pas m’y investir. Est-ce que ça fait de moi une vieille anti-progrès ???
Ce n’est même pas que je les condamne, je n’ai juste pas envie d’y participer ! Mais je me sens forcée, presque. Parce que même au niveau professionnel ils ont trouvé leur rôle.

J’adore Internet pourtant. J’adore me perdre (parfois, pas trop souvent non plus) sur ces pages où certain(e)s postent des œuvres magnifiques, des idées originales et fraîches, ou bien des jeux d’esprits très drôles et/ou pertinents.
Mais je me sens en dehors de tout ça. En dehors du monde. Je ne regarde jamais les infos parce que ça me fait pleurer. Ce n’est pourtant pas ce genre d’informations que j’ai l’impression de manquer.

Pourtant je suis bien avec mes livres. Livres papiers et numériques, hein, j’ai quand même eu la bonne idée de me mettre à la liseuse (et ça m’a mine de rien soulagée de beaucoup !) (même si l’amour des livres papiers… c’est pour toujours ; on est bien d’accord).
Mais pour chaque phrase que je lis, chaque page que je tourne, le monde connaît mille et un bouleversements que je ne comprends pas. Et le temps passe sans me laisser le rattraper.

Je me touche parfois le bas du visage avec anxiété. Avec la peur de me retrouver du jour au lendemain changée en momie desséchée sans avoir profité de ma peau de jeunesse (on est bien d’accord : c’est d’un ridicule sans fin).

Et Journalintime.com alors ? C’est pas un réseau social ? Non. Pourtant je fais BIEN PIRE que ce que je voulais éviter de faire sur les réseaux sociaux !!!
Comment expliquer ce paradoxe ? Il est de moi, ça devrait être facile. Ça ne l’est pas. J’ai beau être consciente que ce sera comme le procès des sorcières de Salem si jamais quelqu’un de ma connaissance tombe sur ce journal, je continue à y écrire. Je continue de m’accrocher à cet anonymat qui au fil des ans me révèle en chuchotant qui je suis vraiment.