Effeuille mes rêves

Culpabilité mortelle

Je tourne et je retourne ce que j’ai envie d’écrire dans ma tête parce que je ne voudrais pas que ça soit mal interprêté.

Bon, le truc c’est que je ne sais pas comment le dire autrement. Alors je le précise tout de suite : ce qui suit n’est en rien de la jalousie.
Sauf que bien sûr, être obligée d’écrire cette phrase fait résonner le mot "hypocrisie" en moi d’une manière qui ne me plaît vraiment pas du tout. J’ai l’impression d’avoir toutes les paires de yeux du monde braquées sur moi, m’accusant du contraire.

Je hais ce genre de visions/réflexions. Tu fais attention à trouver des mots pour décrire ce que tu penses et ressens, tu galères et tout, et t’as un abruti (ici intracrânien) qui te bousille tout en faisant genre j’aitoutcompris,c’esttoutl’inversedecequeturacontesjesuismalint’asvu. Grrrr.

'Fin bref, je suis en train de m’énerver toute seule là. J’ai p’tètre un peu abusé avec le thé cette aprèm.
Faut dire que je me sens stressée. C’est reparti pour un tour. Je ne me force plus à travailler 6h par jour quand je suis à la maison, parce que je sais que j’en suis incapable… D’un côté je suis devenue raisonnable, et de l’autre il y a toujours cette part de moi excessive qui essaie de tout contrôler. Ça me rend complètement maboule et génère en moi des salves de stress très inquiétantes qui me rappelle… de mauvaises choses.

BON. Tout ça pour dire que j’ai remarqué que Sonny fait beaucoup de choses que je rêve de faire.
Par exemple, j’ai toujours voulu adopter un chat. Mais vivant sous le toit de parents qui n’en veulent pas, j’ai dû me résigner à me promettre de le faire une fois que je serai autonome financièrement. C’est beau, ça, comme expression ; être autonome financièrement. Ça sonne bien. Ça fait responsable. Sauf que dans ma tête, cela s’accompagne d’une petite voix profonde qui me dit que c’est tout le contraire : c’est un moyen de trouver une excuse, de me débiner.
Pour en revenir au chat, ma petite boule de poil idéalisée, je l’avais déjà imaginée : un animal roux, avec des poils longs et de grands yeux verts, je le voyais plus ou moins dans ma tête… et Sonny vient de m’envoyer la photo du petit chat qu’elle vient d’adopter. C’est lui. Mis à part les yeux qui sont bleus, c’est lui.
Je suis très contente pour elle, hein ! Mais j’en arrive à un point particulier.
De même, je me suis toujours dit qu’un jour je voyagerai. J’irai à l’étranger. Je vivrai quelques temps en dehors de la France. Seule s’il le faut, que je serai une sorte d’aventurière qui ne craindrait rien ni personne. Quand je serai indépendante financièrement, parce que pour le moment je ne peux pas imposer mes rêves à mes parents. Et la voix se met alors à me narguer dans ma tête, et cette résolution est régulièrement remise en question parce que le problème est que je suis une grande trouillarde. Une championne de la rêverie mais une trouillarde. Quand j’étais au collège/lycée, je n’ai jamais osé demander à mes parents de me laisser partir en séjour linguistique, j’avais trop peur. Je me cachais derrière l’argument financier. Sonny, elle, est partie chaque année. Et elle continue à le faire - pas en séjour linguistique mais en voyage traditionnel. Avec des potes. La belle vie quoi.
Encore une chose : Disney. Travailler à Disney pendant deux mois l’été OU pendant un an après mes études est un rêve d’un niveau extrême. Mais pareil : la trouille m’a réfrénée. Plus les rattrapages. Mais Sonny pense y aller cet été.

Je le répète : je suis très contente qu’elle puisse faire ce dont elle a envie. Je ne dis pas ça pour faire semblant d’être une personne bien pensante, je suis sincèrement admirative de ma cousine. De sa façon de se bouger pour avoir ce qu’elle veut. De sa détermination. De son courage à affronter une vie vraiment pas facile et de s’en sortir plus qu’honorablement.
Mais à côté de ça, de toute cette grandeur, de toute cette volonté, moi je me sens… méprisable. Je ne suis pas capable de me battre pour ce que je veux. J’en suis réellement incapable. J’ai longuement retapé mon passé à l’aide de scénarios du style "et si j’avais..." et je me suis rendue compte que ça ne tenait pas debout : je n’aurais vraiment rien pu faire de plus.
La fierté financière est réellement là. Mais elle sonne faux dans ma tête, je ne sais pas pourquoi. Je suis écartelée entre mes rêves et la réalité.

Il y a aussi le fait que mes rêves sont tellement forts que je rechigne à les voir s’affadir en les confrontant au réel.
J’aime tellement mes rêves que je préfère parfois continuer à les idéaliser. C’est stupide, hein ? Mais c’est plus fort que moi. J’ai déjà tenté de lutter contre tout ce que je vous dis, ce n’est pas la larve qui tente d’exposer sa mollesse mais bien la fille qui a essayé, qui a lutté avec ce-qu’elle-est. Mais pas de résultats - ou alors très décevants.

Et à chacun de mes rêves que je vois se réaliser par Sonny, ma vie m’apparaît de plus en plus vide. Ma personnalité plus haïssable. Mon coeur plus dégonflé.

J’ai également remarqué que sa vie n’est pas totalement rose, comparé à tout ça, pauvre Sonny. Elle a des cascades de problèmes de santé, ce qu’elle me dit de sa vie familiale est triste… Oui elle vit à 200% et est en couple avec le mec idéal mais à quel prix ?
Peut-être que le souci est que je ne suis pas prête à payer un tel prix, moi. Que je ne veux pas sortir de ma zone de confort. J’aimerais être cette fille aventurière, prête à croquer la vie et à envoyer valser toutes les certitudes qu’elle a établi, mais ça n’est pas quelque chose de spontané et naturel pour moi.

Est-ce que cela veut dire que je suis un être humain avec moins de valeur que ma cousine ?

"Moins de valeur, moins de valeur… moins de valeur que les autres êtres humains". C’est une phrase qui me hante. Je déconne pas : je l’entends souvent dans ma tête.
C’est elle qui me rendait la vue de la copine parfaite de Jareth insupportable. "Tu ne vaux rien comparé à elle, et comparé à toutes ces filles plus minces jolies intelligentes et drôles que toi, tu ne vaudras jamais rien".

J’ai envie de pleurer.

La vie est censée me montrer le contraire, non ? M’envoyer une épreuve plus ou moins sympa pour m’apprendre que je me trompe ?
C’est ce que je croyais… Mais je suis dans cet état depuis si longtemps, je crève de trouille pour tout depuis tellement longtemps, que je crois qu’elle s’en fout de moi.

Aaaaaah, j’ai envie de me baffer ! Je m’étais juré de ne PAS larmoyer et geindre en écrivant ce que j’ai voulu écrire mais je n’ai pas pu m’en empêcher.
Je déprime sec, sérieux… Alors que c’est censé être un super week-end. Je me déteste. Tu n’es qu’une grosse connasse, Aloha, rien ne t’aidera jamais, tu n’arrives pas à sortir de ta merde alors restes-y.

Le pire c’est que j’entends toujours plus de voix quand j’écris tout ça. Des voix hargneuses, qui me crachent dessus parce que je me plains, parce que je ne suis pas comme Sonny, parce que je ne réalise pas mes rêves. Parce que je ne suis pas indépendante financièrement.

Elles me font culpabiliser à mort. Mort… la mort… Je désire toujours secrètement qu’elle vienne me cherche, mais je ne peux pas l’avouer à haute voix.
C’est le dernier simulacre de force dont je fais preuve.