Effeuille mes rêves

Écho de réalité

J’ai du mal à tourner mes phrases aujourd’hui.
Cela ne changera fatalement rien à ce qui va suivre ; mais puisque j’écris en public, je me suis sentie incitée à le préciser. Je ne cohabite pas seulement avec mon journal.

Ouh ; l’introduction de l’étrange.

Les faits. Après une semaine chargée de blocages face auxquels j’ai calmement persévéré (dans mes auto-encouragements à me faire confiance, je confesse que j’en suis plutôt fière), j’arrive à un nœud plus coriace. Et là, le calme et les techniques que j’ai mises ont point ont du mal à tenir la distance.

J’ai un poids obèse sur le cœur. Celui-ci tape, de plus en plus fort, pour le faire partir. Complètement affolé.
Toutes les thérapies que j’ai fait pour finalement apprendre à gérer les émotions que j’ai refoulées pendant plusieurs années ; c’est une très bonne chose, bien sûr. Mais maintenant, voilà : quand une émotion violente survient, je ne "peux" plus la refouler.

Enfin si je ne fais pas attention, je peux bien sûr. Techniquement ce sera toute ma vie possible. Mais j’ai conscience maintenant de ce que je devrais revivre ; du prix à payer. Auquel on n’échappe pas même en faisant attention.
Donc tout ceci n’aurait servi à rien, si je n’utilisais pas ces leçons. Ce n’est quasiment jamais comme ça qu’il faut procéder. Pour aller mieux, je dois suivre ces récents enseignements. C’est parfaitement logique.

Mon week-end commence maintenant, à 15h40, et se termine demain à midi. J’AI droit à un week-end, déjà, je suis donc très contente ! J’ai juste une pensée pour ceux qui ne s’arrêtent jamais. Ceux qui n’ont même pas ce droit. Et je me fissure de tristesse en y laissant s’attarder ma conscience…

Mais non. Je l’enlève. Allez.

Les petits filets de liquides qui s’immiscent dans les creux de mon muscle cardiaque : oust.

Je sors de chez ma grand-mère. Je lui ai rendu une visite pour… Bon, pas la peine de préciser pourquoi.
Le plus bizarre, c’est que ce n’est même pas l’immersion professionnelle de ce matin (qui a pourtant été très lourde, Cathel s’évertuant à rendre chaque petit évènement de la vie lourd et déprimant) qui m’a greffée ce poids. C’est cette entrevue-là, que j’ai pourtant effectué avec la meilleure volonté.

Elle est courageuse. Mais je suis devenue une femme ; et je le sais indéniablement désormais. On devient une femme quand on ne peut plus fuir devant ses responsabilités - émotionnelles entre autres.

Dire que quand j’étais au lycée, je me demandais ce que ça voulait dire "être une femme". Je me doutais que c’était quelque chose de plus compliqué que "bah une fois que t’as eu tes règles et que t’as couché au moins une fois c’est fait !". Hum. Même du tréfonds de mes doutes les plus pernicieux, je savais que ça n’était pas ça. Il en est de même pour les hommes (les règles en moins). Ça n’a juste rien à voir dans la qualité de construction d’une personne.

BREF. Laisse Sénèque s’occuper de la partie philosophie, ma vieille !

Je disais donc. Il y a ce phénomène qui nous arrive à toutes...
Je ne dis pas ici que les hommes ont moins de responsabilités (surtout que je parle dans la vie en général : ce n’est pas un concours). Ou qu’ils peuvent les rejeter. Je ne suis pas un homme, mais je sais que c’est faux. Donc je parle de féminité, mais c’est dans le sens de "femme adulte", comme adulte tout court en fait.
Cet instant, un déclic qui s’éternise, où au fil des saisons qui passent on se rend compte que les feuilles mortes ne disparaissent pas vraiment. Et la société n’est pas un monstre avec un visage qui choisit sciemment de nous casser les pieds avec des illusions et de fausses croyances (ce n’est en réalité que la résultante de notre genre humain, avec ses qualités et ses défauts ; pas de visage, pas de "responsable", pas de blâme envisageable il n’y a qu’à faire de son mieux). Non. Mais l’on devient effectivement adulte à mesure que notre conscience s’étire. Cela se fait tout doucement. Même les jours où je voulais que ça aille plus vite, ceux où je pensais avoir compris une grand majorité de l’ensemble et ceux où je me traitais de nulle cela croissait à la même vitesse.

Mais je m’égare, pardon.

Ce que je veux dire : c’est que maintenant, dans la famille comme dans la vie, on ne me voit plus que comme une adulte.
Ça me rappelle tous ces passages dans les films… Quelqu’un fait une crasse à un enfant ; et un autre quelqu’un le fait à un autre adulte. On aura alors systématiquement tendance à plus compatir pour l’enfant que pour l’adulte. Parce qu’il est innocent. Oui, mais l’adulte peut l’être aussi ! Tout le monde ne voue pas sa vie à la débauche et autres méchancetés et bassesses douze ans révolus. Mais non ; cela touche moins.
Je ne comprends jamais quand on s’indigne de quelque chose sous l’argument que "ce n’est qu’un enfant". C’est pareillement horrible, pour un enfant ou un autre. Un enfant a moins de mécanismes de défenses mentaux, me dira-t-on peut-être ? C’est possible, je n’en sais rien. Je dis peut-être une connerie monumentale. Je m’en excuse.

Pour en revenir à ce que j’expliquais : je suis légalement et matériellement une adulte.
De plus, vu que je fais des études qui nécessitent de se renseigner sur ce qui se fait en médical, que je me place naturellement en position d’écoute, et que je suis l’aînée (probablement), ben j’encaisse beaucoup plus.

Je l’ai déjà gentiment et avec beaucoup de tact fait remarquer. Ça m’a bien étonnée, faut dire, quand je m’en suis rendue compte !

Ça ne pouvait être qu’un inattention, rien de bien méchant.
Ça n’est effectivement pas méchant. Mais c’est le lot que je porte dans mon bagage. Ce bagage, on ne le constitue pas un beau jour - comme je le croyais auparavant - avec le luxe de pouvoir trier et choisir tout ce qu’on y mettra dedans. Une bonne partie des choses que l’on doit traîner avec nous sont imposées. Comme les assurances et tous ces trucs qu’il faut payer pour être légal même si tu ne veux pas.

Je suis l’aînée donc c’est sur moi que repose tous les transferts de la famille.

C’est par moi que, même inconsciemment, on transmet. On transfère. On me donne des choses supplémentaires à porter chaque année dans ma valise.
Une espèce d’héritage implicite que je n’ai pas le droit de - même implicitement - refuser. C’est l’aînée qui doit se montrer la plus courtoise dans les repas de famille. Qui doit élaborer les phrases les plus précises pour envoyer ses vœux à quelqu’un. Et éviter les sorties et les contacts avec autrui ne me délie pas de ces sous-entendus humains qui se perpétuent depuis la nuit des temps.

Et dont on se moque quand on débute dans la vie parce qu’on est persuadé d’y échapper si on ne les désire pas. Ils ne nous intéressent pas. Eh ben non !

Je suis une femme, donc ces choses vraiment intimes, je peux les comprendre. Qu’on me les dise avec des mots, ou pas.

Voilà. Une adulte, une femme, une thérapeute, une aînée, une combattante. Et cela fait partie de la malédiction qu’on appelle grandir. Au début, je croyais que c’était seulement sur les femmes de ma famille, mais ce n’est certainement pas le cas.

Et même si je ne vis pas dans la tête d’un homme, je me doute que cela est différent chez eux mais que cela existe quand même. De ces différences naissent tant d’incompréhension. C’est dommage.

Quoi qu’il en soit : dès que ma mère a terminé sa sieste, je me colle un oreiller sur le visage et je hurle. Je les préviendrai (pour pas leur faire peur) mais je ne veux pas refouler la colère qui monte en moi. Le sentiment que ma grand-mère attend de moi que je prenne sur mon dos toutes les histoires de la famille. Ou qu’un jour je devrai le faire.

C’est idiot de raisonner ainsi. Parce que - concrètement - quels sont les faits qui m’ont amené à penser cela ?

Je suis allée lui rendre visite. Mon frère était là. Pour tout ce qui est problème, c’est vers moi qu’elle se tourne pour en parler. Spontanément. Quand elle demande des nouvelles de mon frère qui raconte donc ses propres problèmes, elle l’écoute. Quand c’est mon tour, j’ai droit à : "Ah oui mais pense pendant ce temps que ta pauvre grand-mère aimerait bien n’avoir QUE ça à endurer".

Ok. Qu’est-ce que je suis censée répondre à ça ? Je n’ai rien dit. Littéralement parlant : elle a raison. Je n’ai rien dit. J’ai incliné la tête. Soumise. Non pas à cette remarque anodine, mais à tout ce qu’elle évoque derrière en moi.

J’vais peut-être lui faire aussi un gros câlin à mon oreiller pendant que j’y suis. Et si une peluche atterrit par hasard dans le coin… il se peut que je ne la chasse pas.