Effeuille mes rêves

Fondue de neurones

Nous sommes 7 milliards 340 991 336 sur Terre actuellement.

Si je contrôle et filtre tout ce que je confie à mon journal en ligne, je lui raconte quand même énormément de choses qui me tiennent à cœur.

Ce qui suit en fait partie.

Je ne sais pas si je vais réussir à le verbaliser explicitement, cela dit.

Mais j’essaie. Une nouvelle fois.

Ce que je tente de faire sortir aujourd’hui et de capturer dans ce journal est une pensée-sensation.
Il s’agit d’une entité petite mais articulée qui est logée dans un creux de ma cervelle depuis longtemps.
Elle se recroqueville quand des mots essaient de l’attraper et de l’exprimer distinctement. Claire et dans toute son intégralité. De véritables mots. Des poids grammaticaux. Qui l’ancrent dans la réalité.

Je ne suis pas contente de cette pensée. Elle me travaille depuis si longtemps qu’elle me fait souffrir. Comme une écharde plantée dans le doigt qu’on n’arrive pas à retirer malgré toute l’application qu’on y met.
C’est supportable. Viable. Y’a largement pire. Mais au bout d’années entières, quand on vit plusieurs vies avec, ça a de quoi rendre dingue.

Jusqu’à présent, les mots - ces mots que j’ai toujours considéré avec fascination ; prolongation de l’univers complexe du langage oral entre autres - m’ont manqué.
Devant les psys. Devant ma famille. Mes amis. Les inconnus que j’ai voulu toucher au plus profond de leur être… Pas de mot percutant. Je n’ai pas su transmettre. Je n’ai pas su ouvrir les yeux à l’intérieur de mon interlocuteur.

J’aime les gens.

C’est un peu compliqué, tout ce bazar. Alors partons de là.

Nous avons tous des œillères devant le visage, n’est-ce pas ?

Je veux dire : j’ai passé une semaine difficile. Encore une fois. Pour différentes raisons.
La plus importante est que le temps a coulé si rapidement que j’avais l’impression qu’il s’asseyait sur mes pieds, me coinçant sous ses fesses massives, et riait en observant mes efforts pathétiques de rejoindre la civilisation. Ou plutôt : de tendre vers elle en tâchant de contrôler ma vie en même temps.

La douleur qui correspond à ce phénomène est comme un gros morceau de pain qu’on avale trop vite et qui fait mal à distendre l’œsophage.

Sa situation est dans tout l'esprit (c’est-à-dire le machin à l’intérieur de mon corps qui n’est pas mon corps mais qui est moi).
L’esprit peut ressentir la douleur, on est d’accord ? C’est quelque chose d’insidieux. Plus ou moins grave. Plus ou moins intense. Mais subtil.

Cependant, il est primordial de garder en tête que le subtil est une réalité tangible. Palpable.

De l’intérieur, je dirais que je suis tombée dans une trappe lundi soir qui m’a emmené à cet instant. Vendredi 06 novembre 2015. 17h18.
Il n’y a pas eu de trou noir ou de trou de mémoire entre les deux. Il y a eu cet élancement de distorsion œsophagienne. C’est un souvenir vivant qui se ravive à chaque fois que j’en prends conscience.
Il vit et existe. Dans ma mémoire. Dans mon cerveau. Il est là. Réel. Je peux y accéder chaque fois que j’en ai conscience.

J’ai fait plusieurs choses à la fois, pensé plusieurs choses à la fois, LITTÉRALEMENT. Pendant plusieurs jours. Ça laisse une sensation bizarre.
Tout surréfléchir. Être une marmite qui déborde. En permanence. Savoir que ça n’est pas "normal", dans le sens "banal". Est-ce ce que ressentent les génies, les cas prodiges ? Ça m’est déjà arrivé ; à vrai dire, c’est tout le temps comme ça. Mais pas avec cette intensité. Je ne suis pas un génie et je ne le prétends surtout pas. Mais est-ce une fraction de ce qu’ils vivent au quotidien ? Sans pause ?

Nous (= tous les humains) ne sommes pas nombreux à être des génies. Des élus.

Et c’est où je veux en venir. (Je me suis éloignée de mon idée principale pour mieux la nourrir.)

J’aime les gens.

J’aime ce qui fait les gens. Leurs manies. Leurs passions. Tout le monde est unique. Je l’ai appris… au fer rouge. Je suis marquée de cette conviction.
Et j’entends bien m’en servir pour mieux faire mon travail.

Mais "les gens", ça n’existe pas. Il y a telle personne. Telle autre. Tel groupe composé de tant d’individus. Mais "les gens" en général, je déteste employer cette expression parce qu’elle écrabouille toutes les petites attentions humaines que certain(e)s se démènent à éparpiller selon leurs possibilités, un peu partout sur la planète.

J’aime les gens le genre humain, dans sa plus absolue complexité.

Mais c’est quoi : être humain ?

J’ai vécu ces derniers jours avec une telle intensité… Je n’ai pas pu lever la tête et prendre du recul pour analyser. Comme j’aime le faire d’habitude. J’étais abrutie de travail et de devoirs.
Alors je me suis demandé : est-ce cela être adulte ? Être jeune ? Qu’est-ce que c’est exactement ?

Et si c’était tout simplement être humain ?

On n’a tous qu’une vie, et cette vie… Elle est nôtre. Je veux dire : on peut se débattre autant qu’on veut, on est la personne que l’on est, et toute référence aux qualités et défauts et mécanismes psychologiques mis à part -> on est l’esprit que l’on est.

Vivant ou mort, c’est l’état du corps. L’esprit vit dans tous les cas. Je ne sais pas pourquoi ni comment, mais j’en suis persuadée. L’énergie ne disparaît pas. Elle se renouvelle constamment.
Alors je ne sais pas ce que je deviendrai, mais je sais que mon corps n’est qu’un catalyseur temporaire de mon esprit. Qui lui ne peut cesser d’exister.

Cette intensité que j’ai ressenti ces derniers jours.

Cette intensité de vie que j’ai ressenti ces derniers jours.

Cette intensité de vivre que j’ai ressenti ces derniers jours.

C’est quelque chose. C’est quelque chose.

C’est tellement puissant, contenu dans ce petit corps éphémère qui est le mien. Vous voyez où je veux en venir ? Ça bout en moi ! Ces trois derniers jours j’ai traversé la vie, la rue, l’école, les discussions, en ébullition et…

Et rien n’a changé.

Cette effervescence. Cette explosion atome par atome perpétuelle. Chacune de mes cellules, chaque particule de vie que je peux capter. Tout brûlait. Pas d’une brûlure vive et piquante, non. Quelque chose de… lent. Diffus. Sourd.

Indolore. Mais… tellement… interne. Enfoui.

J’ai rêvé de ça toute mon adolescence. Que quelque chose bouge en moi. Je croyais sincèrement que ça allait m’orienter vers le mieux.
Mais cela est arrivé et… le monde ne changeait pas. Il ne me doit rien, le monde. Les gens non plus. Évidemment.

Mais je suis allée jusqu’à "brûler" vive et ouvrir mon "moi du dedans" pour… Rien ?

Rien n’a bougé. D’aussi fort que je l’ai voulu. Je n’ai pas voulu de changements physiques particuliers. Rien de tangible ou de vérifiable.

Je me suis immergée en moi-même si profondément que j’ai cru m’engouffrer au cœur de fer de la planète. Au cœur de de tous les Hommes.

J’ai cru être tout le monde à la fois. Et personne en même temps. Je me sens toute petite maintenant. J’ai envie de pleurer. Parce qu’on est tous… pareils. Pas les mêmes dans notre personnalité/individualité. Chacun est unique, je le maintiens. Mais on… ressent pareil.

Dans une palette d’émotions, il y a pleins de nuances. Le rire, le dégoût, la colère, la mélancolie, le désespoir, la fatigue, le -je-l’ai-sur-le-bout-de-la-langue, l’amour, le bonheur, l’euphorie, la tristesse…

Pleins de nuances. Mais on les ressent toutes. Les jours passent. Les émotions fluctuent. Et on les ressent toutes de la même manière.
Même si on vit des histoires complètement différentes. D’ailleurs : pourquoi vis-tu celle-ci alors que je dois vivre celle-là ? Pourquoi aimes-tu ceci ou un(e)tel(le) alors que je n’y parviens pas même en me forçant ?

Tous pareils ; on ne réagit pas pareil, cependant, ça je suis d’accord.

Mais on ressent tous pareil. Untel qui a ressenti telle teinte de tristesse (appelons-la "Tristesse 41") quand son chien s’est enfui ressent exactement la même sensation que Unetelle qui a quitté sa copine après trois ans de relations. Untel a ses raisons. Unetelle a les siennes. Mais ils ont ressenti pareil.

Et pourtant. S’ils se rencontrent. S’ils parlent de leurs expériences respectives. Ils ne comprendront pas.

Ils ne comprendront pas que l’autre ressent exactement la même chose. Imaginer que c’est à peu près pareil, c’est possible. Mais savoir que c’est exactement ça, c’est une autre histoire.

On est trop immergés en soi pour comprendre quoi que ce soit à ce monde. Ce monde qu’on habite autant qu’il nous habite.

Je suis née et biologiquement programmée pour essayer de comprendre. Comme nous tous. J’ai choisi de chercher à comprendre les gens. Comme beaucoup d’entre nous. La plupart, même.
Mais je sais que c’est hors de ma portée. D’autres y parviennent-ils ?? ? Ces médecins. Ces psys. Ces personnes qui, quelque soit leur profession, ont toujours l’air pertinente et de savoir ce que vous cachez… Elles sont dans le même cas, en fait, n’est-ce pas ?

Quand on isole quelqu’un qui nous intrigue/attire/passionne. On se rend compte au bout d’un moment qu’il est aussi humain que nous tous.

Peu importe le temps que ça prend.

Tout le monde peut être la famille de tout le monde. Ce n’est qu’une question de probabilités. Tout le monde peut être ce meilleur ami qu’on adore. Cet amoureux qu’on aime de tout son être.

Ça me perturbe. Ce n’est pas la première fois que je pense à ça mais ça me perturbe. Je ne sais pas si je me suis exprimée correctement. Ma tête brûle encore trop fort. Je reste avec des mots terre-à-terre pour cet écrit. Pas de poésie. Que du brut. Quand je dis que ça brûle : ça brûle. Je vois le feu. Je sens le feu.