Effeuille mes rêves

Je crois que ça se produit à chaque fois que je compte le nombre de jours avant de quitter l'école

Mes cauchemars s’aggravaient ces derniers temps.

Je le sentais qu’il y avait quelque chose qui clochait. Les images et les scénarios, bien que non spécifiques, laissaient clairement sous-entendre l’imminence de quelque chose de grave. Que je ne pourrais pas faire semblant de ne pas voir. Je sentais cette espèce de pente glissante devenir de plus en plus boueuse et instable sous mes pieds.
Le gadin est enfin arrivé. Rétamée face contre terre, toussons pour recracher la poussière, époussetons-nous, relevons-nous, et espérons que maintenant les choses ne puissent que s’arranger. Aller mieux.

Je flippe parce que j’ai l’impression qu’à chaque fois que je dis ça, un coup de théâtre encore pire surgit.

Mais elle est principalement là la différence avec la Aloha adolescente : je SAIS maintenant que la vision romantisée de la vie est fausse. Je sais que quand je rêve de quelqu’un, je ne lui parle pas en fait mais mon inconscient dialogue avec moi et je suis la reine de ce monde virtuel unique que je créé. Et c’est merveilleux - c’est même mieux ainsi. La magie dont je rêvais tant fut un temps… elle est là.
La magie existe. Elle ne consiste pas à forcer le vent à m’obéir, mais à visualiser clairement tout ce dont j’ai envie. Cela ne se produira pas forcément immédiatement voire tout court. Mais les sensations que ces images engendrent, ce potentiel infini de création qui se meut en moi, est quelque chose de bien plus précieux quelque part. Je sais aussi qu’avoir une pensée d’angoisse ne la fera pas s’accomplir à cause de moi. Idem pour les pensées de joie. Mes pensées ne concernent que moi.
Je sais que quand je me focalise sur une question et qu’un "signe" semble tomber de nulle part en réponse pour me foudroyer, cela ne signifie pas que je suis abandonnée, nulle, ou condamnée. Quelle que soit l’importance que j’accorde à ces réflexions.

Je sais que c’est à moi de me prendre en main tout le temps. Je ne choisis pas les évènements qui se manifestent sur ma route.

Le cancer de ma grand-mère est plus grave que prévu. Nouvelle chirurgie prévue. Traitement à envisager plus fort. Radiothérapie.
Le rôle du mot en "ch..." n’est pas officiel pour le moment. Il faudra attendre pour savoir.

La dépression a finalement rattrapé et ceint ma mère. Les épisodes précédents n’avaient été que des présages. Aujourd’hui, c’est le fond du fond. Voilà. Ma mère a perdu tout goût à la vie à cause d’une chef monstrueuse et stupidefolle qui l’a poussée au burn-out ; tandis que mon père rentre de plus en plus fatigué à force de se battre contre des employés qui font tout pour l’incaguer (et il n’est même pas le chef suprême, il n’est pas du tout du genre à maltraiter gratuitement les gens).

De l’employé ou du chef qui est le plus à plaindre ? Qui est celui à croire ?

On ne sait pas. On ne saura jamais. Deux univers différents qui pourtant se font égratigner tous les jours par la râpe à fromage de la vie.

Je pensais que je n’avais qu’à tenir trois mois et qu’ensuite je pourrai me reposer. Je crois qu’en réalité, on ne peut jamais se reposer complètement. Toujours quelque chose dans la réalité pour nous rattraper - quelque chose de triste ou de joyeux.

Mon moyen de défense pour réagir à tout ça, c’est de fermer les yeux. Je visualise ce que je veux avant de replonger dans ce qui est - dira-t-on pour nommer et ainsi délimiter la chose - "momentanément compliqué".
Rien que ça, ça devient compliqué parce que je me dis que si je démarre ma vie d’adulte loin de ma famille… j’ai peur que ça les perturbe. Je ferme les yeux pour me redonner du souffle et continuer à avancer, oui, mais je ne méprise pas la réalité. Les problèmes sont toujours là et je ne peux pas les fuir : il y a le monde que je créé et celui avec lequel je dois composer. Ils sont différents, c’est tout.

Si les contes de fées ne se s’accomplissent pas tels qu’on nous les a contés - et c’est une bonne chose - j’espère tout de même que cette histoire-là finira bien. Terrestrement parlant, je veux dire. Je n’ai aucun doute pour l’Après ; mais ce n’est pas une raison pour souffrir démentiellement et inutilement maintenant.