Effeuille mes rêves

Le livre se referme

J’ai repoussé le rendez-vous du mieux que j’ai pu.
Un rendez-vous que j’ai moi-même fixé. L’ironie résonne désagréablement dans mes oreilles, tiens, ça fait comme un écho. La date du 8, c’était pour éviter de me débiner ; mais on en est pas passé loin autant se l’avouer. Je crois que ce ne serait pas cool à ce stade de me mentir là-dessus.

Ce n’est pas de la peur. Comme ce n’est pas non plus le fait de ce relent d’excitation à la relecture, et cet espèce de choc qui n’en est pas vraiment un d’avoir écouté la voix que j’avais il y a un an…

Les mélanges de sentiment, c’est vraiment quelque chose d’ambigu. De traître, disons-le franchement. Surtout quand on essaie de les décrire. Comme si tu ressentais un sentiment rouge et un sentiment blanc et quand t’essaies d’en parler, de l’extérioriser, ça donne un espèce de rose inédit dont le nom t’est totalement étranger. Rose ? Y’a pas de mot en ce langage humain pour décrire ce que c’est (déjà que décrire du rouge et du blanc...). Alors débrouille-toi avec çaahaha !
Moi qui ne trouve déjà pas les mots pour les choses simples, là, je ne suis plus dépassée mais carrément en train d’embaumer des momies et prétendre que je suis à l’apogée des connaissances des mortels ("Vas-y, rajoute des saucisses dans le machin à sacrifice ! Mais si, attends, on rend hommage aux dieux, là, pas à ta vieille tatie !! ! Si tu veux une bonne récolte cette année faut sacrifier des saucisses c’est comme ça c’est la science - la religion ? boh c’pareil - qui le dit.").

Bon allez, j’arrête de claquer des dents : je m’attaque à cette lettre !

Beaucoup de choses peuvent changer en un an que je disais. Je le savais, hein, c’était le principe même de m’envoyer une lettre à travers le temps. Je voulais que ça change, c’était au début un simple jeu pour me donner du courage.

J’ai eu ce que je voulais. J’en ai terminé, terminé à vie, avec cette école de sociopathes. C’est fini. Il ne me manque que le diplôme en main puisque je n’irai pas à la remise des diplômes (c’est ma petite fierté personnelle : non mais sans blague j’ai assez donné pour toute une vie).

Je crois que ce qui est plus angoissant, en fait, c’est de faire l’INVERSE. D’imaginer écrire aujourd’hui une lettre à la fille d’il y a un an.

"Salut ! Alors, oui, effectivement tu es libre. Ça y est. Toi et moi on s’est débarrassé des boulets. Tu as terminé l’école, et la soutenance est derrière toi (j’peux pas te dire comment ça s’est passé sinon on va faire exploser l’espace-temps toussa toussa regarde "Retour vers le futur" pour plus d’informations).
La fin de ce calvaire, je sais pertinemment que c’est (à raison !) ton souhait le plus cher, actuellement ; alors félicitations pour toute cette abnégation que tu t’apprêtes à vivre avec succès !
S’est-il produit quelque chose de faramineux et d’éblouissant à raconter mis à part ça ?
Non.
Les choses ont-elles changé ? Oh que oui. Et sur tous les plans. Mais si je devais décrire ce que je deviens, vois-tu, ce serait en fait très ennuyeux. Tout est intérieur."
Ma grand-mère a un cancer (mais la guérison est proche à l’heure qu’il est), j’ai adopté un chaton (rien qu’à ce stade de la lettre, y’a un an, j’aurais cru à un canular), JE SAIS CE QUE JE FAIS dans mon travail (franchement, entre la veille du diplôme et le lendemain, la personne ne change pas c’est toujours la même ? En effet, mais la différence existe malgré tout ! Même si ça n’a AUCUNE logique), je trimballe partout avec moi de quoi écrire et j’ai ENFIN mis au point un système (pas parfait, mais il existe c’est déjà ça) pour classer et ordonner un minimum toutes ces idées (bêtes ou pas) qui me traversent l’esprit - et ça fait un bien fou !! ! -, Maman a trouvé son job parfait (ne plus dépendre de personne et monter sa boîte), je ne vois plus personne (même pas Vanina) et j’en suis heureuse comme je ne l’aurais jamais cru !

Voilà voilà, ce genre de "détails". J’étais décidée à m’en sortir coûte que coûte, je m’en rappelle bien, mais recevoir une telle lettre m’aurait très certainement ébranlée dans mes convictions.
La suite ? Je n’ai pas discuté avec un(e) grand(e) de ce monde. Je n’ai AUCUN projet professionnel ("Bonjour Culpabilité ! Oh, ne t’en fais pas, j’me disais aussi que tu n’allais pas juste disparaître ! J’t’ai gardé un bout de tarte regarde"). Mon frère est en stage dans un autre pays (et les sms sont rares, mais bon je survis il survit : dingue). Je n’ai pas rencontré de nouvelles personnes ; en fait je tiens à insister sur le fait que j’ai coupé les ponts avec la plupart des gens que je côtoyais ET que je ne arde que des contacts 100% ajustés à mes envies du moment avec les quelques élus qui ressent ET que je suis profondément heureuse comme ça.

L’homme est un être social ? Je ne sais pas. Moi en tout cas je ne le suis pas. Je ne voulais plus voir personne depuis bien longtemps, et réaliser ce rêve m’a permis de comprendre ce que "prendre soin de soi" signifiait.
ET WOUAPÉTARD QUE ÇA FAIT DU BIEN.
Même si on te dit que ça n’est pas normal, le petit machin qui sursaute au fond de ton ventre - dis bonjour -, c’est ton instinct et quand il réclame quelque chose de toute urgence, c’est qu’il sait ce qu’il veut et que y’a pas à réfléchir. C’est lui qui t’a TOUJOURS dit (par exemple) que tu ne voyais pas ton intérêt dans les boîtes de nuit (voire les soirées en général) et que ta définition d’un moment de loisir parfait c’est le nez plongé dans un bouquin. Vérifié, labellisé, et gravé à tout jamais dans ma personnalité assumée.

Le grand de ce monde, la seule entité que je me dois de suivre aveuglément, en fin de compte je l’ai peut-être bel et bien rencontrée. Car il n’y a que lui.

Le bilan est fait. Ah, à un détail près pour fermer la boucle. Je ne me souviens plus d’où j’avais pris cette liste de titre musicaux en vogue… Flemme de refaire le travail que j’avais fait pour tout bien présenter, alors cette fois je ne mets que le lien

Revenons maintenant à ce scoop savoureux. Je suis libérée de l’école !! ! Pour être complètement honnête, je sais que je suis une privilégiée de l’extrême parce que même si je squatte chez ma mère et que je n’ai pas de boulot, je suis bien dans ma peau dans ma vie dans mes baskets. J’espère bien sûr très vivement que la situation va évoluer rapidement. Toute une vie comme ça, non, certainement pas, quelques mois c’est déjà énorme c’est très clair dans ma tête pas la peine de me cracher dessus merci bien. Il n’empêche que je profite des choses comme elles sont actuellement. Voilà. Et d’ailleurs la culpabilité… Bah j’en parle symboliquement. En fait, elle ne me dérange pas plus que ça : la fatigue et la pression monstrueuses accumulées jusque là toutes ces années prennent encore trop de place.

L’univers a évolué. C’étaitdoncvrai. Et encore, nous sommes un an après la lettre, où je croyais que je serai papillon mais je suis à peine chrysalide.

Ça va encore bouger, ça va encore aller plus vite et loin que ce que je peux imaginer, et c’est vraiment génial.

Je me suis assez battue. Maintenant, j’avance. Je vis réellement. Je ne ressemble pas plus à ces pubs où on voit des filles magnifiques assises en amazone sur des bicyclettes et rire les cheveux au vent pleines du bonheur d’être de leur jeunesse et beauté éternelle. Non.
Mais je vis. Mes actions ne sont pas vraiment différentes mais mon état d’esprit oui. Et cela s’est produit MÊME SI je ne savais initialement pas comment m’en sortir, MÊME SI la dépression est revenue encore et encore et encore et encore, MÊME SI certains jours je n’avais plus d’espoir, plus d’envie, plus de rien.

Pour finir avec ce cri du cœur en écho à l’année dernière :

Je n’ai pas de conclusion.

La vie ne se raconte pas. On romance ses anecdotes sans même s’en apercevoir. Mais la vérité c’est que sur le moment : il n’y a pas d’auteur, il n’y a pas de fatalité ou de chance providentielle. Il n’y a que toi. Des choses se produisent ou ne se produisent pas, tes émotions réagissent, et toi avec tout ça ? Bah tu n’as pas de pouvoir en fait. Tu ne peux que faire des choix. Choisir de rester triste et perdre du temps à faire des vœux à tout va ou bien te rassembler, te faire un gros câlin en prenant de grandes respirations et en écoutant de la musique, et laisser le flot de chagrin s’apaiser. Puis avancer vers là où tu veux.

Tu veux lire ? Vas-y. Tu veux mettre un glaçon sur ton front et ne plus bouger jusqu’à ce qu’il ait fondu ? Vas-y. Qu’on te dise que c’est bien ou pas, tu n’as de compte à rendre à personne sinon à toi-même. J’ai mis un an à l’intégrer dans mes tripes. Mais c’est la révélation de toute une vie.

Je n’ai pas le remède à la dépression. Je n’ai pas de mode d’emploi de la vie, pour aucune de ses situations (même celles que j’ai vécu).
Mais j’ai trouvé la solution que j’espérais en créant ce journal. Et si le principe de réincarnation est vrai, je devrai le redécouvrir par moi-même à chaque fois ; même si je trouvais ce journal et comprenais qu’une ancienne version de moi l’avait rédigé.

Je crois que le moment est venu. Je suis prête. Finalement pas d’écrit philosophique, pas de prémonition, pas de révélation magique. C’est naturel. Je n’aurais jamais cru il y a un an vouloir clôturer ce journal en ligne et pourtant… il est temps.