Effeuille mes rêves

Lucide

J’allume l’ordi' exprès pour toi, ce soir, Future-Moi.

Je me sens bizarre. En bien. Je crois que c’est agréable. Pour la première fois depuis très très longtemps, je me sens… en connexion avec moi. Et donc un peu avec toi par la même occasion.

Je ne sais pas vers où nous nous dirigeons.

Je ne sais pas.

Je lâche un peu le gouvernail et murmure un "oooooooolé !" sourd mais désireux d’être surpris. ET contenté. Quelle idiotie. Je le sais. Nous le savons.
Mais nous ne savons pas où nous allons. Non.

La filière dans laquelle je suis engagée est réputée difficile et complètement bouchée. En évitant de m’investir dans la recherche concrète d’un emploi dès maintenant… Je reporte mon angoisse. Je ne m’en cache pas. Lâcheté ? Peut-être. Mais si je n’ai aucun contrôle, personne n’en a. C’est quelque chose que j’ai appris récemment. C’est ça que ça veut dire, être humain : il n’y a aucune réalité acquise. Tout change. Tout évolue. Et ce que j’ai un jour quitté peut un autre revenir… puis s’en aller. Ou pas. Car il n’y a pas de généralités existentielles.

Ce n’est pas du brassage d’idées noires. Au contraire. Je crois que c’est vraiment ce qu’on appelle le lâcher-prise. Ce mot qui me paraissait fantasque il y a quelques années, quand j’ai senti qu’il me fallait l’associer à ma guérison. Ou du moins à ma quête personnelle.

Je vais te confier un secret. Un vrai secret. Oui, que j’ai envie de balancer sur Internet, parce que c’est quand y’a un peu de vent et des vagues que le gouvernail peut spontanément changer de direction.

J’ai rejoué à la poupée.

J’ai acheté une poupée fée, il y a un an ou deux, après avoir économisé exprès pour. Je ne parvenais pas à expliquer cette envie, à l’époque, et j’en suis toujours incapable.
Je t’arrête tout de suite : ce n’est pas Noël. Ces derniers jours m’ont confirmé que je ne ressentais pas le besoin de me mettre dans cet état d’esprit… car c’est celui dans lequel je baigne quasiment tout le temps. Je ne vois pas l’intérêt de Noël, très sincèrement. Sans aucune amertume. C’est simplement que je ne le comprends pas. Même si mon cœur se gonfle de joie quand je pense à tous ces enfants qui ont reçu plein de jouets qu’ils vont intégrer à leur vie et utiliser pour stimuler leur imagination.

C’est ça que j’ai voulu faire renaître. Mon imagination. Mon enfant intérieur, peut-être, il doit bien exister des bouquins de psys là-dessus.

Donc : pendant ma période fée, je me suis acheté une poupée. Que j’ai laissé dans son emballage. Il y a plein de collectionneurs qui font ça, après tout. Alors vu qu’elle reste dans son carton plastifié, je ne fais rien de bizarre.
Mais je l’ai sortie tout à l’heure. Je l’ai regardée. Je me suis souvenue à quel point j'aimais (on parle réellement d'amour) mes poupées quand j’étais enfant, qu’elles soient princesses ou pirates, que leur traits soient fignolés ou grossiers. Je me rappelle parfaitement de la sensation dans ma tête quand j’imaginais une histoire. Des crépitements de neurones. Comme de petits foyers de feux d’artifices qui naissent un peu partout. Bien sûr, je n’y pensais pas de cette façon. Mais je m’en souviens parfaitement.

Et j’ai voulu retrouver ça. Je ne peux l’expliquer, mais j’assimile cette sensation à celle de la régénération. Mince alors : pourquoi les adultes ne jouent plus ?
Je suis sûre que ça serait un sacré défouloir. En couple, quand une dispute s’enclenche, on prendrait chacun un jouet et on inventerait une histoire décousue. Avec quelques petites piques sur les problèmes actuels dedans. Ou de vrais arguments inclus dans "l’intrigue".

Cette idée est vaine puisqu’elle n’existe pas et ne peut pas exister. Mais je l’ai aimée. Je l’ai immédiatement aimée à cause de ce que j’ai été.

Ce que je suis toujours ? Serai à jamais ?

Voilà pourquoi je t’en parle à toi, Future-Moi, parce que je ne sais pas si quelqu’un d’autre comprendra. De le rêver, à la limite, ça peut être distrayant, mais de le souhaiter vraiment ? Bizarre.

Mais j’étais déjà bizarre à l’époque. Mais tout le monde est bizarre. Ça ne veut rien dire. Mais ça reste agréable. Ça l’est pour tout le monde, c’est tout. Mais n’ai-je pas déjà avancé que l’on ressentait de toute manière tous les mêmes nuances d’émotions ? Bien qu’elles soient différemment stimulées ?

Je m’éloigne du sujet. J’ai fait marché la poupée. J’ai testé les mouvements que ses bras et ses jambes pouvaient faire. L’ai faite poser. Voler. Pas parler, non. Mais j’ai vraiment ressenti quelque chose… de délicieusement rafraichissant dans le cœur. Et je ne veux pas y renoncer.

J’ai chanté sous la douche, aussi. Je chantais quand j’étais enfant quand je ne savais pas si je chantais faux. Je ne savais même pas que c’était possible.
Et maintenant : je m’en fiche. Je chante pour moi. Même si j’avais une voix extraordinaire, je ne chanterais que pour moi. Mais je chanterais souvent. C’est ce que je vais faire. Peu importe si je chante mal. Je chante pour moi. J’ai toujours aimé ça. Mais je l’ai mis de côté.

Parallèlement, je ne veux plus parler dans le monde réel.

Répondre aux questions, prendre des nouvelles, poser des questions. Oui, bien sûr. Mais toutes ces petites phrases que je laisse en liberté quand je ne sais pas quoi dire. Quand je veux dire un truc d’intéressant (pour moi du moins) mais qui sort tout mélangé. Quand je dois briser le silence pour ne pas gêner la personne en face. Pour ne pas être jugée non plus.

Quelle importance, tout cela ?

Ma mère m’a fait sourire quand elle m’a dit s’inquiéter pour moi. "Tu ne sors plus. Tu manges peu. Tu ne vois plus du tout tes amis… Même à l’école, tu dis qu’ils te saoulent. Tu ne veux plus fêter Noël ou fêter quoi que ce soit. Tu me fais un peu peur quand même".

Je l’ai rassurée de mon mieux. C’est vrai. L’extérieur m’intrigue. Je le trouve magnifique. Mais je suis en train de développer un truc à l’intérieur de moi… Je suis la seule à le sentir mais je ne comprends pas comment j’ai pu vivre sans.

Et j’ai tellement tellement d’amour pour chaque chose. Chaque détail est beau. J’ai regardé une murène manger le doigt d’un plongeur à qui on a du coup greffé l’un de ses orteils de pied à la place. Il disait que c’était sa faute à lui, car c’est lui qui donnait des saucisses à manger à la murène, pas la sienne à elle. J’ai trouvé ça beau.

Aussi, je t’écris un peu parce que, Future-Moi, je me demande si un jour je ne vais pas perdre la tête. Justement parce que je ne me suis jamais sentie aussi lucide.