Effeuille mes rêves

Ma voie, mon passé (ou l'écrit indigeste)

Je me demande…

... et si j’étais passée à côté de ma voie ?

Au lycée, ce que je voulais faire en premier, c’était des lettres. Pas forcément une fac de lettres, mais un truc littéraire quoi ! Ça me paraissait normal. Évident.
Mais mon père m’a poussée à faire un bac S. Pour plusieurs raisons très pertinentes. Je me suis dit que ça ne coûtait rien d’y aller, que ça me donnerait une autre vision des choses. Et puis quand j’étais petite, je pensais faire véto à la base. Donc pourquoi pas.

Seulement, ensuite, quand j’ai été pris dans l’engrenage du cursus scientifique… Une fois que j’ai dû réfléchir à ce que je voulais faire comme métier, pour viser les études adaptées, et que j’ai parlé des lettres… On a beaucoup ri. "Mais non, enfin, avec un bac S tu vas pas faire de la littérature, c’est trop tard, fallait aller en L !". Gné.

Gnia gnia gnia. Oui mais avec un S, on peut faire ce qu’on veut ensuite. C’est ce qu’on m’avait promis. C’est pas forcément évident de retourner vers les lettres après, ok, mais c’est plus facile pour un bac S de se tourner vers les lettres que l’inverse.

C’est ce qu’on m’avait dit, hein. Je ne suis pas en train de comparer les deux bacs, je ne pourrais pas, il faudrait que j’aie fait les deux pour ça.

Bref, j’suis méga influençable. Alors petit à petit, j’ai laissé tomber l’idée des livres. Je ne m’en suis même pas rendue compte. Je ne saurais même pas dire comment ça s’est fait.

J’ai trouvé quelque chose que j’aimais bien, qui avait un rapport avec les sciences (très vague mais bref). J’ai tenté les concours. J’ai raté. Alors j’ai bifurqué vers quelque chose qui y ressemblait…

Mais au final, est-ce que ça me ressemble encore, à moi ?

Et aujourd’hui j’en suis là, avec plein de questions. Comme j’en ai toujours eu, sauf que je croyais que je serais tellement passionnée par mes études supérieures et par mon métier qu’elles ne me poseraient plus autant de problèmes qu’avant. Eh beh non.

Nan mais je réfléchis et je n’aurais pas pu faire lettres. La lecture, c’est un truc sacré chez moi, c’est… c’est un truc de fou. Tellement c’est puissant. Ça a été le seul petit fil ténu qui m’a maintenue en vie quand j’étais au plus bas. Le seul truc qui me faisait bouger de mon lit. "Bon. J’ai quand même envie de savoir si Machin s’en sort. Allez. Debout. Ouais grave, t’as pas envie, c’est clair, mais bon. Machin il attend...". Mes émotions étaient coupées. Totalement. C’est dur d’imaginer ce que c’est de vivre sans émotion. On croit que ça enlève la souffrance et basta. Pas du tout. Ça la multiplie. Parce que ce qu’on gagne en silence, on le triple en pesanteur, en vide, on se tire vers le bas tracté par sa propre inertie, tellement molle qu’elle en devient encore plus dangereuse que si elle était faite de verre pillé qu’on vous frotterait au visage.

Et qui inviterait tous les microbes du monde à venir ensuite.

Wouuuuh je dérive. Je disais donc que lire, c’est beaucoup de choses pour moi. C’est la vie que j’ai perdu. Et je suis tombée sur le blog d’une fille qui parlait de sa prépa littéraire, une fois… Ça avait l’air horrible. On te force - non pas à lire - mais à ingurgiter des tonnes de bouquins, à te modeler un avis sur eux (mais souvent un avis qui va dans un sens précis et prédéterminé), à résumer encore et encore et encore…

Brrrr ça me donne des sueurs froides !

Ouais, je sais que ça ne m’aurait pas plu, tout compte fait. Je vois ça comme un rêve, je ne réalise pas les difficultés. J’en bave suffisamment avec mes études actuelles pour savoir que je n’aurais pas aimé mélanger ma passion des livres à n’importe quel genre de difficulté, donc voilà, les dés sont jetés.

Si ça se trouve, je suis bien dans ma filière. Je suis juste fatiguée. Fatiguée de devoir me battre plus fort. J’ai croisé des gens de mon ancienne promo, celle où j’aurais dû être si… Si ma vie n’avait pas été volée - j’suis désolée, je veux pas me plaindre, mais c’est VRAIMENT la sensation cuisante que j’ai. Qu’on m’a volé ma vie.

Pas "on" une personne en particulier, non. Juste "on". On s’en fout qui. J’ai l’impression que quelque chose a déraillé. J’arrive pas à mettre le doigt dessus… Mais les choses n’auraient pas dû se passer ainsi.

Bon, allez. J’ai la tête en vrac parce que je dois encore réviser - alors que je me suis levée à 5h du matin. Ça doit être juste ça, pas de l’aigreur vraie !
C’est vrai que j’envie beaucoup les gens de mon ancienne promo. Ils ont l’air tellement décontractés… Tellement heureux. Tellement… beaux dans leur bonheur. La copine à Jareth est du lot. Je ne fixe pas sur elle, je la prends juste comme exemple de ces filles qui semblent avoir tout, tout, tout ce qu’on peut désirer pour être heureux - et l’être effectivement.

Je me souviens, une fois, en cours, un prof avait demandé ce qu’il fallait pour être heureux. Quelques élèves répondaient, participaient, et quand était venu son tour de parler, elle avait répondu : "Ben, il suffit de faire ce que l’on aime !".

J’m’étais tirée du cours, fracassée de douleur. Elle avait dit ça avec… candeur. Comme si c’était aussi simple. Comme si elle avait jamais souffert.
C’est pas de la jalousie, parce que je suis contente pour elle et pour les filles (et les gars) comme elle. Qui sont heureux, tout simplement, qui en profitent (qui ne se cachent pas) et qui ont bien raison.

C’est juste que je ne comprends pas ce qui me manque…

J’ai lu des témoignages aussi sur d’autres gens qui avaient vécu comme moi. Ça dure un an, trois ans, cinq ans. Jamais beaucoup plus. Et puis un jour, ils disent "oh, j’ai 18 ans et maintenant ça y est je vais bien, je suis jeune, je vais profiter !".

J’ai attendu secrètement un tel revirement pour moi jusqu’à mes 21 ans. Là, maintenant, je sais que je n’en ai que 22 mais je désesp… oh non même pas. Je n’attends plus rien de rien, c’est tout.

Oui, oui, oui. Je sais que ce n’est pas bien. Qu’il faut espérer. Malgré tout. Que la roue tourne un jour. Qu’à mon âge on est encore jeune. Le chiffre est jeune, oui. Moi j’me sens… démolie. Déstructurée. Alors que je devrais être en train de me construire, je suis comme faite de sable ; et au moindre coup de vent…

Mais ça fait dix ans… bientôt onze… je ne sais toujours pas pourquoi je suis ainsi. Ni ce qu’il faut faire - ou être - pour m’en sortir. J’ai étudié tellement de témoignages pour comprendre… j’ai fait preuve de tellement de bonne volonté… mais rien.

Jetez un gamin de douze ans au fond d’un puits. Laissez-le grandir, se construire lui et sa vision du monde, et vivre toute sa puberté et sa vie de jeune adulte là-dedans, sans lui dire pourquoi il a atterri là, et au bout de dix ans écoutez bien ce qu’il vous répond quand vous lui dites qu’il suffit d’espérer pour s’en sortir.

Je m’en prends à personne, hein, je recommence à râler, c’est pas bien, je suis désolée. Désolée pour vous, et désolée envers moi-même. C’est pas très malin de ressasser tout ça.

Mais j’avais besoin de le dire. J’avais besoin de le dire, ce matin, en examen. De crier pourquoi je n’y arrive pas, même en travaillant comme une dingue. Sans m’arrêter. Même en faisant tout ce qu’il faut.

J’avais juste besoin d’en parler… Même si je ne dis jamais tout.