Effeuille mes rêves

Où placer l'adjectif "glutineux"

Je n’écris pas : je tombe.

Je chois. Ne choisis pas. Je m’étale et toute cette masse visqueuse qui se répand autour de moi (autour de moi mais constituant le moi que je ne suis pas, tu suis ?) est glaireuse et glutineuse. Et puis c’est tout. Elle est là. Sale. Adhésive. Et ensuite ? Rien.

Elle est là mais ne sert à rien. Abstraction. Totale.

Qui trompes-tu avec ton charabia ? !

Je reprends. Comment pourrais-je écrire sans mots ? J’ai beau analyser en long et en large le dictionnaire des synonymes, je n’en trouve aucun qui se rapproche de ce que je cherche.

Jamais : celui-là au moins il décrit parfaitement mon échec.

La vérité. Non ! Même ce mot-là ne transpose pas clairement ce que je veux exprimer.
Le tout-droit direct, alors ? Un lien/chemin "spirituel" ou plutôt inter-personnel (entre deux personnes : du fond de l’une au fond de l’autre) qui exprimerait une image-IRM-précise-d’activité-cérébrale-selon-la-pensée-en-cours-l’utilisation-optimale-de-la-matière-grise-qu’on-pourrait-partager-et-entièrement-comprendre.

Même dans les romans, les personnages méchants ils ne sont pas du pur jus de méchant à 100%. Il y a quelque chose en ce monde qu’ils aiment. Même s’ils font n’importe quoi pour l’obenir. Même si ça implique de marcher sur les autres. Même si ça leur plaît de marcher sur les autres.
Ils ont leur façon de penser que ce qu’ils font est ok - puisqu’ils le font.

Ils aiment leur maman. Ou pas. Ils aiment l’Orangina. Ou pas. Quand on suit leurs pensées, ils pensent à des concepts que - même si on n’y adhère pas - on peut comprendre (sans les légitimer hein). Dans le livre que je lis en ce moment, le méchant réfléchit. Ça le saoule d’être méchant. Oh, il ne va pas arrêter ! Il adore son pouvoir. Son comportement envers les autres lui correspond, il est qui il est. Il sait qu’il est méchant. Il s’en fout. Et je cherche à l’improviste une chose qu’il aime… Sa femme. Voilà. Par exemple.

Ces autres idées, dans la tête des autres. Ce ne sont pas des idées d’extraterrestres qui nous font fondre la cervelle tellement on n’est pas apte à l’imaginer tout seul.
On peut comprendre la combinaison pensée + émotions + vécu + comportement. On peut. Sans être unanime.

"Et gniagniagnia et je suis le méchant hoho mais je m’en fous j’ai de l’argent je dois aller à la banque et je mange des kiwis et j’ai une passion folle pour les voitures de courses".

(Ça ne veut rien dire, je sais).

Le plus ironique : c’est que ce genre de choses est EXACTEMENT ce que je craignais étant enfant. J’imaginais que quelqu’un un jour inventerait quelque chose pour lire dans les pensées des autres. Que pour cette raison, il fallait que je m’entraîne à avoir des pensées impeccables qui jamais ne m’attiraient le moindre ennui.

J’ai merveilleusement foiré, comme en constate ce journal. Sans gloire ou sans honte. C’est comme ça. Et aujourd’hui, je repense à cet instrument dictatorial comme à une… solution.

Ironie de la vie. Ironie bien pourrie. Mais je l’ai déjà dit.

Je me sens lasse. Je vais bien et c’est une très belle journée. Que cela soit clair : pas de déprime.

Mais à quoi bon tout ça ?

Rien n’est sérieux, en réalité. Rien.
Tout en étant différents, nous sommes les mêmes. Je te jure que c’est un paradoxe réel. LE paradoxe ultime à mes yeux. Mes petits yeux myopes tout aveuglés par ce pur et brutal éclat. On peut se comprendre, entre gens, on se ressemble sur certains points… des points caractéristiques que partagent quelque part toute l’humanité. La capacité à dire "j’aime la pizza" ou "j’aime pas la pizza" ou "entre la pizza et moi c’est compliqué c’est une longue histoire" ; mais au bout d’un moment y’a pas des tonnes de choses inédites qui sortent sur les pizzas à chaque seconde qui passe. Au bout d’un moment… Une pizza, c’est une pizza. Et ? Et donc ?

Tu savoures ta pizza et c’est tant mieux pour toi ! Mais après ? Quand tu l’as finie ? Où est passé le plaisir qui t’a fait frissonné ? Tu ne peux pas manger un morceau de pizza à chaque instant de ta vie. Ou appuyer sur un bouton qui te donne du plaisir tout le temps, même quand tu fais pipi ou que tu es malade ou que tu conduis.

À chaque seconde qui passe : la vie passe elle aussi. Elle est là, et partout.

Mais pourquoi ? Elle sert à quoi, la vie ? Elle n’a aucun but concret ?

Et pourtant. Le résultat, le produit fini de ce paradoxe, l’humain, est à chaque fois unique.

Comment est-ce possible ?

Avec un nombre fini de paramètres (= la réalité), on devrait avoir un nombre fini de probabilités. D’échantillons.

Mais à quoi bon varier les spécimens ? À quoi bon la vie, tout simplement ? On vit, oui. C’est agréable. C’est bien. On fait ce qu’on peut. Mais à quoi ça sert, la vie, n’importe quelle vie ! - sur cette planète ?

La planète elle-même. Qui est vivante. À quoi sert-elle ? Et le système solaire ? La Voie Lactée ? L’univers ? Il est ; mais pourquoi donc ?

Rien n’est sérieux. Je pense à Maëlle. Maëlle qui a perdu son chien qu’elle adorait adorait mais adorait à un niveau indescriptible. Elle souffre de cette perte. Moi, sa famille, ses amis, sont tristes pour elle. D’autres compatissent.

Mais si j’allais dans la rue. Attrapais tous les passants. Et racontait cette histoire à chacun : il y en aura un forcément qui me dira qu’il s’en fout.
Pour des raisons qui lui appartiennent : il est pressé, il est en retard à une réunion, il a un rendez-vous médical important, il veut voir le dernier film au cinéma etc etc. Je ne le blâme pas : il ne me connaît pas et il ne connaît pas Maëlle. Il ne sait pas que Maëlle, elle a de jolis yeux bleus superbement assortis à ses cheveux blonds vénitiens, qu’est toute mignonne dans ses attitudes, qu’elle manque de confiance en elle tout en abritant un fort caractère, il ignore ses qualités et ses défauts à Maëlle. Il ignore même qu’elle existe.

Et si je pétais un câble, que je le trainais avec moi jusqu’à l’immersion professionnelle de ce soir (en évitant le commissariat pour que mon gentil cobaye kidnappé ami ne crie pas au rapt), eh bien même là il observerait Maëlle. De l’extérieur. Il se ferait un jugement sur elle ; ou bien une opinion si par hasard il la connaissait en réalité. Il pourrait discuter avec elle, s’il est un type sympa et ouvert aux expérimentations aléatoires d’une inconnue légèrement hors de ses pompes, et être ravi de découvrir un nouvel être humain.

Mais il ne saura pas à quoi elle a pensé quand son chien est mort. Moi non plus je n’en sais rien. Ce n’est pas comme dans les livres. Où un beau monologue sort pour souligner le chagrin et le tragique de la situation.
Des fois, quand on apprend que quelqu’un est mort, on pense à de la pizza. Puis on se rappelle qu’on est triste. Il faut aller au travail. On y va. On est triste. Oh bah tiens : la Fnac est exceptionnellement fermée aujourd’hui. Va falloir que j’aille récupérer ce livre sur la cacophonie des sacs plastiques noirs plus tard. On repense. Peut-être. On pense. Sans cesse. Ça va, ça vient.

Ce n’est pas cohérent.

Des idées fusent de partout. Des analogies et des connexions jaillissent en tout sens.

On vit tous cela.

Mais on dirait qu’on l’oublie. Je m’inclus dans ce groupe "on". On croit que c’est simple. Que parce que si quelqu’un nous dit qu’il aime la pizza, on pourra le réveiller à quatre heures du matin avec une méga commande gratuite si mangée dans l’heure qui vient… et se faire envoyer paître.

Mais t’aimes la pizza tu m’as dit ? ! OUI MAIS LÀ IL EST QUATRE HEURES DU MATIN JE NE DORS PLUS DEPUIS UNE SEMAINE ET MON BANQUIER M’ENVOIE DES MENACES DE MORT.

Alors on savoure la pizza malgré les soucis de la vie ? Certains oui. Certains non. Débat. Débats.

On ne sait pas.