Effeuille mes rêves

Pas de perfection

Le premier mot qui me vient en tête pour décrire le bonheur, c’est "bâtard".

Pour le goût de la poésie ou du panache, on repassera.

Je prends pour exemple ce matin. Je dors mal depuis plusieurs nuits (plusieurs mois maintenant, si on ne s’arrête pas nuit par nuit à les classer en "cauchemar ou rêve ?"). Donc ce matin, quand je me suis éveillée pour la énième fois de la soirée/matinée, à quatre heures, je me suis dit que ça suffisait. Ce cercle vicieux. Les mêmes cauchemars, pas à type de terreur pure mais de rêve pégueux et dérangeant. Les mêmes thèmes. Les mêmes peurs.

Marre de tout ça. Je me suis levée.

Depuis, je passe en revue tout ce qui ne va pas. Mes cauchemars, mes séances d’hypnose qui n’avancent plus, mes objectifs professionnels, personnels, etc. Dans le but d’associer à chaque problème une solution.
J’en profite aussi pour faire ce que je n’ai pas le temps de faire en journée.

Et je suis contente de ça.

Heureuse ? Peut-être même que j’en suis là, oui.

Mais c’est étrange car j’ai l’impression de devoir justifier ce bonheur. Ce bonheur de me prendre en main.
Qui est en fait un devoir.
Face à Cathel notamment. Je me sens mal. Sa personnalité m’apparaît par moments comme une machine à déprogrammer l’optimisme et la bonne humeur. Et surtout la volonté de s’en sortir. J’ai plusieurs fois expliqué que j’avais du mal à entendre les gens qui optimisaient à tout prix sans aucune forme de rationalité. J’ai appris plus tard que cela s’appelle le déni. Cathel, et la plupart des personnes que je côtoie en cours et immersion professionnelle, font l’inverse : elles ont tendance à tout voir en négatif, d’emblée. Et quand les choses se révèlent meilleures qu’envisagées, elles ne se remettent pas elles en question parce qu’elles sont déjà focalisées sur la prochaine souffrance. Le prochain casse-tête mental.

Je commence… à… ne vraiment plus supporter ça.

À moins que ça ne soit moi qui projette mes résidus de mécanismes psychiques pessimistes sur les autres ?

Bref, je m’isole. Je préfère cette solution. C’est la solution que j’ai toujours préféré, de tout temps. C’est ma solution.
Je m’éloigne face à tous ceux qui baignent tout au long de leur journée dans une espèce d’état d’esprit négatif - pas d’autre mot pour le décrire, bien qu’il reste faible.

J’ai l’impression de devoir me justifier. De devoir dire : "Oui, ça va vraiment bien aujourd’hui… Mais attends : je suis passée par ça et ça et ça et ça avant d’en arriver là ; alors, j’ai le droit non ?".

Bah oui, t’as le droit. Au nom de quoi y’aurait un seuil de souffrance à dépasser pour être autorisé à aller bien ?

Oui mais voilà, l’autre jour je me suis sentie heureuse comme ça. Sans raison. Sans pouvoir l’expliquer.

Eh ben j’ai culpabilisé !

Je me disais que je ne le méritais pas. Que je n’avais pas assez travaillé pour. Le bonheur après lequel j’avais tant couru, je l’avais enfin attrapé, et je n’ai pas su quoi en faire.
Alors je l’ai relâché dans la nature. Et j’ai continué à faire des efforts.

C’est bête hein ? Je croyais que je faisais des progrès. Je croyais que ces épreuves me rendraient plus forte et m’aideraient à conseiller peut-être d’autres personnes qui passeraient par les mêmes difficultés. À éviter la reproduction des mêmes schémas et erreurs. Mais j’ai été orgueilleuse à l’extrême.

Je n’ai pas de voie à suivre. Je n’ai pas de destin. Ou de compétence particulière. Auparavant, j’en culpabilisais. Mais maintenant ? Eh bien, c’est comme ça !
Pourquoi vouloir le changer ? Pas de vocation ou de talent exceptionnel, ça veut aussi dire pas de responsabilité vis-à-vis d’autrui. Pas de regard qui pèse sur moi, à la recherche de quoi que ce soit qui se cacherait à l’intérieur de mon vécu et qu’il me faudrait absolument transmettre. Ai-je déjà dit à quel point je supportais mal qu’on me regarde ?

Je ne veux pas d’enfant, donc je ne transmettrai la charge de la vie à personne. Ça me soulage à un point que je peux difficilement exprimer.

Personne ne sera là à cause de moi. Personne ne subira la vie par ma faute. Bien que la maternité et l’amour parental comptent parmi les plus belles choses au monde, je ne serai responsable de personne. Je demeurerai libre. Je peux alors pleinement me consacrer à moi-même. Pas dire devenir égoïste. Surtout pas.
Mais je peux me sculpter moi-même comme si je ne possédais rien d’autre dans la vie. Parce que c’est le cas.

Je vais devenir thérapeute alors évidemment que j’aimerai et m’occuperai des gens de mon mieux.

Mais on guérit avant tout grâce à soi. Guérir, ce n’est pas avoir une santé parfaite. Tous les problèmes résolus. C’est être heureux. Tout simplement.

Et je ne suis qu’une humaine parmi tant et tant d’autres. 7 348 320 490 aujourd’hui ! Pourquoi aurais-je des comptes à rendre ? Je fais de mon mieux. Autour de moi. Moi moi moi, oui ; mais c’est tout ce que j’ai. C’est tout ce que je suis. Alors c’est tout ce que je peux offrir. Et travailler.

Pas de perfection. Jamais. Je saisis pleinement le sens de cette phrase qu’on entend pourtant si souvent. Moi, on ne me verra jamais dans les magasines de mode. Alors je peux m’habiller en jean et T-shirt, à l’aise, comme il me plaît. Je n’ai à impressionner personne. On ne m’écoutera jamais religieusement à propos de quoi que ce soit. Je n’ai pas de message à transmettre, ou de chose particulièrement intelligente à dire.

J’aime lire et me taire. J’aime réfléchir dans mon coin. J’aime sourire et transmettre cette émotion du sourire sans forcément avoir des mots derrière pour la consolider chez quelqu’un. C’est comme ça. Je lis, je me tais, je réfléchis - mal, bien, peu importe - et je souris.

Et un jour je partirai. Voilà. Je ne vais rien changer, je n’ai aucune idée de pourquoi je suis là. J’aurais fait de mon mieux, c’est tout.