Effeuille mes rêves

Pause à réserves

Pause. Arrêt sur image.

Il vient de se passer un phénomène psychiquement intéressant. Littérairement insignifiant. Mais que je me dois de transcrire dans cette tranche de vie qu’est mon journal.
Je remplis tous mes carnets - y compris mon carnet virtuel que voici - de mots mis bout à bout qui donnent des phrases et une signification terne ou vague. Insipide. Je n’écris au fond rien qui bouleversera l’humanité (surtout dans mes carnets écrits ou j’écris des trucs d’une stupidité abyssale). Je n’invente pas de vocables qui immortaliserait et inoculerait instantanément ce que je ressens.

Je ne raconte rien d’extraordinaire.

Je me contente de vivre ce quotidien en apparence sans éclat. Qui m’est précieux parce qu’il est à moi - elle est à moi, ma vie - mais qui n’a pas de quoi remplir un livre et théoriquement même pas un journal virtuel (mais j’aime trop écrire ici alors je ne me prive pas).

Mais je me disperse. Revenons au "Phénomène". Hou.

Je viens d’avoir… Je ne sais pas comment appeler ça. J’essaie d’expliquer mais mon stock de mots est soit vide soit apathique. Peu importe. Prenons un graphique. Disons que le moral, l’humeur, est une courbe aux angles très arrondis qui monte et descend. Parfois plus haut que la moyenne, parfois plus bas. On connaît ainsi, quand on n’est pas malade, la joie et la tristesse ainsi que d’infinies variations de ces nuances de sentiments au cours de la journée.

Mais il y a un seuil qu’on ne peut pas dépasser.

En haut comme en bas.

Le seuil du haut… Je n’en parlerai pas beaucoup ici car ce n’est pas le propos. Mais il n’est pas forcément bénéfique quand il est franchi. Parce qu’on s’oublie dans l’euphorie. C’est elle qui prend le contrôle. On dit des choses que l’on regrette, vraies ou fausses, des choses qui sortent sporadiquement de l’esprit. Hors contexte. Et qui en viennent alors à dénaturer ce que l’on essaie de transmettre ou de partager sur le moment. Voire qui le trahissent.

Mais ces instants sont plutôt rares. Dans ma vie, du moins.

Je peux surtout parler des excès du bas.

De temps à autre, la courbe descend. C’est physiologique et probablement un peu philosophique parce que si l’on était une ligne constante, droite, on ne sentirait en fait rien du tout.

Tout à l’heure, j’ai senti la courbe descendre. Mais elle ne se contentait pas de chuter. C’est-à-dire d’abdiquer momentanément, souplement, vers le bas.
Ses angles se sont rapidement aiguisés. Si l’on peut y associer un bruit ce serait été un grincement. La flèche qu’ils dessinaient s’est renversée quasiment à la verticale. Et je l’ai sentie viser. Elle visait le niveau du trop-bas.

Mon humeur, lentement, a chuté.

Dans tout mon corps, elle gravait sa dégringolade traînante. Elle allait trop vite pour que je puisse dire : "Attends, on ne va pas s’emballer pour rien : assis-toi, bois un coup, t’as plein de choses que tu aimes à faire alors aucune raison logique, aucun argument défendable, pour se laisser aller à la mélancolie que tu as côtoyé pendant des années mais que tu sais nocive pour toi". Trop rapide. Trop coulante.

Un peu comme une diarrhée irrépressible.

Je casse absolument tout ce que j’ai mis en place pour illustrer mes propos, mais c’est vraiment ça l’image.

Un fluide qui ne craint pas la volonté. Qui coule encore et encore de plus en plus profond… Trop profond.
Il dépasse la limite fatidique et une brûlure glaciale grandit en moi. Ronge mes os. Bave sur ma moelle.

La courbe devenue piquante descend toujours plus.

Et moi, je sombre dans la folie.

Auparavant, ma dépression c’était ça.

Constamment. La chute - qui s’amorçait encore plus vite et sournoisement - que je ne pouvais freiner. Qui continuait à m’entraîner dans la vase.
Une couche bourbeuse, fangeuse, de crasse et d’épaisse saleté. D’ordures hideuses.
Une strate nauséabonde.

Les médicaments n’ont rien changé à ça.

Ils n’ont pas arrêté les chutes. À aucun moment.

Les crises ont toujours continué. Mais les cachets m’ont donné un court instant de répit. Assez d’espace dans ma tête, en une seconde, pour qu’un neurone - un seul neurone - trouve la force de s’élever, de dominer faiblement ses comparses couchés-terrassés de fatigue, et de leur dire : "Les gars, c’est bon. Maintenant je vais aider Numéro2 à se mettre debout, il aidera ensuite Numéro3, qui aidera Numéro4, qui aidera Numéro5 etc etc. On va tous se relever, petit à petit, et reprendre le contrôle de cette machine. Pleine de poussière, certes, mais c’est NOTRE machine".

Et Numéro1 a échoué.

Je prenais toujours des médicaments. Des mois et des mois durant. Je testais différentes thérapies. Numéro1 (ou un autre) a attendu d’avoir la force de se lever à nouveau et a refait son discours. Il a de nouveau échoué. Encore. Et encore. Et encore.

Ça a duré des années.

Ai-je besoin de décrire à quel point des années passées à genou sont longues ?

Avec des genoux en sang et un dos désagrégé ?

Un lecteur prévenant et empathique pourra s’imaginer ce que cela fait, je n’en doute pas. Mais il ou elle replongera ensuite dans sa vie. Et oubliera que celui/celle qui rampe ne détient pas l’option de passer à autre chose.

Sauf peut-être si c’est ancré en lui/elle. Si ça le/la hante.

Aujourd’hui, où je commence à déclarer sincèrement que je vais mieux, je suis capable de ralentir la chute. C’est ce que j’ai fait tout à l’heure. La raison d’être de cet écrit. Raconter ce réflexe. Infime.
Comme sur un cheval qui s’emballe : on tire fort fort FORT sur les rennes, avec la trouille au ventre, et… il se calme. Cela relève presque du miracle. L’animal se calme et ensemble on peut repartir en balade. Tout simplement. La peur est encore là, palpitante, mais les paysages aux alentours sont si beaux. Si pleins de vie. On continue à vivre. Parce qu’il y a de la vie autour.

Je trouve ça extraordinairement paradoxal. Se sentir en vie parce qu’on voit la vie autour de nous. Mais la vie autour de nous, quand elle faiblit, que regarde-t-elle alors ?
Nous ? Mais nous sommes tout aussi faibles. Existe-t-il alors des incarnations pures de ce qu’est la vie ? Où ? Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi n’en suis-je pas ?

Je comprends qu’on est tous différents.
Il y a des gens qui existent, là, maintenant, tout de suite, qui ne comprendront jamais de quoi je parle même en lisant mille fois mes écrits. Aucune obligation, hein, je ne suis pas le messie. Mais s’ils tombaient dessus, même s’ils le désiraient très fort, il y en a qui ne pourraient pas comprendre. Malgré toute l’insistance dont je pourrais faire preuve.

Je ne peux rien faire pour influencer ça. Je peux m’éclater les tempes à vouloir que ça change. Ça ne change pas. Les lois sont les lois. Le libre-arbitre est immuable.

Autre exemple. Il existe des gens qui, au contraire de moi, ne grossissent pas. Pendant que ma courbe chutait, comme décrit plus haut, j’ai ressenti une envie de manger des bonbons irrépressible.
Quelque chose de violent, vraiment. Pas de bonbons à la maison. Alors je me suis rabattu sur tout ce qui était sucré qui se trouvait à proximité. Et encore, je me suis restreinte parce que la plupart n’avait pas été acheté pour moi à la base. Mais ce n’était pas beau à voir.

Une pulsion. Une variable incontrôlable alors que tout peut être contrôlé, théoriquement, dans la vie. Tout ce qui concerne soi, du moins.
On a le pouvoir sur soi-même. Croit-on. Eh bien là j’ai été submergée par plus puissant que moi, alors que cette puissance se trouvait en moi justement ; s’est retournée contre moi !

Quand on est encroûté dans une addiction… je sais à quel point c’est dur de s’en sortir.

Ça me tue qu’il n’y ait pas de recette miracle pour s’en sortir. Là encore, j’ai beau le vouloir très fort… Quand j’étais malade, j’étais malade. Quand je frôlais l’obésité, je frôlais l’obésité. Je ne sais pas comment je me suis sortie de tout ça. J’ai peur de replonger. Déjà que tout n’est pas parfait !

Revenons-en à ce que je disais. Pulsion. Contrôle.
Il y a des gens qui ont une passion précise. La passion des figurines-jouets bleues, par exemple. Ils n’ont pas choisi cette passion. Ils ne peuvent pas la forcer à venir ou à partir. Ils aiment ça, les figurines bleues.
Et c’est quelque chose qu’on ne peut pas observer dans un cerveau. Qu’on ne peut enlever ou implanter. Il n’y a pas de molécule tamponnée "jouets bleus" que l’on peut individualiser.

Un livre qui a bouleversé ma vie ne déclenchera qu’un bâillement chez un autre. Et je ne peux pas lui communiquer mon émoi, pas avec de simples mots.

Pourtant j’ai dit quelques lignes plus haut que l’on pouvait se maîtriser soi-même. Oui. Je ne saisis pas le paradoxe moi non plus. Il me dépasse.

J’ai eu une espèce de flash… Et voilà ce que ça a donné. En général, quand je me sens mal comme ça, c’est le signal d’alarme qu’il faut que j’écrive. Parfois je n’ai pas d’idée, alors j’écris des choses vraiment sans profondeur dont on se fout - moi la première - éperdument.
Mais c’est… Choisissez ici le mot que vous voulez. J’ai écoulé mes réserves.