Effeuille mes rêves

Personnalité anthropomorphique dans le désert

J’incarne la perplexité aujourd’hui.

On pourrait en faire un portrait anthropomorphique : la Perplexité. Grands yeux écarquillés mais vides. Bouche ronde mais qui ne sourit pas. Absence de toute énergie vitale. Je ne sais pas. Je ne comprends pas. Je suis à côté de la plaque. Mon front se ride à force de froncer automatiquement les sourcils. Mes lèvres s’affaissent car elles ont perdu toute mimique exprimant de la joie.

Je ne comprends pas. J’accepte mon destin d’être la fille bizarre qui préfère ses bouquins à toute marque de sociabilité. Ça : je m’en accommode.
Je m’isole. Je réfléchis à des choses abstraites, qui au fond n’ont pas lieu d’être. Je rumine des questions que je prémâche déjà depuis des années. Je découpe mes journées en protocole. Je me blottis au fond de mon lit, le soir, pour dormir, parce que je me sens vulnérable face aux griffes de ce monde qui m’écorchent les joues dès que je pose un pied dehors.

Et ça, ça n’a rien à voir avec l’image romantique de la jeune femme rêveuse au grand cœur. Comme dans "La Belle et la Bête", par exemple.
J’ai beau me comporter réellement comme Belle dans la vraie vie, même sans le vouloir, cela ne rend pas mes choix de vie plus aisés. Quand bien même je suis dorénavant sûre de ce que je veux.

Tout me saoule. Je veux dire : je fais des efforts constants et herculéens pour être positive, heureuse, bien travailler etc etc mais au final y’a - tous les jours - quelqu’un qui apparaît pour me prouver que je ne suis pas à la hauteur.

Comme un caméo maléfique.

Prenons le cas de ce matin :

Tu as chantonné sous ta douche ? Tu adores chanter ? Et tu le fais un petit peu tous les jours, ainsi, dans l’espoir de maîtriser cette discipline dont tu rêves secrètement depuis ton enfance ?

Eh ben trois personnes que tu croiseras aujourd’hui chantonnerons. Juste, elles. Et sans tous les complexes tordus que toi tu te trimballes depuis toujours.
Alors que tu te bats à chaque instant pour les repousser.

Tu t’es levée en sentant la dépression pas très loin ? Tu t’es dit : "Il n’y a aucune raison d’aller mal, tout va bien et j’adore ma vie !" en culpabilisant un brin ? Et à partir de là malgré toute ta volonté de sourire, de rire, de te mêler à la vie, tu es restée là-dessus ?

Tu entends une camarade parler de sa vie, extrêmement difficile, mais elle garde le moral en toute circonstance. Elle fait des trucs incroyables que tu n’oserais jamais : elle, elle vit.

Tu travailles d’arrache-pied pour le mémoire ? Pour tes études ? Pour ces immersions professionnelles qui te mettent une pression pas possible ?

Mais en discutant avec les autres à ce sujet : ah bon, fallait commencer à travailler le mémoire ? Et ça consiste en quoi ?

Oh bah pendant que toi tu profiteras de ces deux heures sans cours pour te reposer, moi je vais réviser. Tu dis être au bout du rouleau ? Ah. Moi ça va franchement la vie est belle.

Les immersions professionnelles j’en parle même plus…

Cathel ne travaille pas. Mais elle a un réseau fort et des opportunités de malade.

Je peux en citer deux ou trois autres dans ce cas encore mais ce n’est pas le propos. C’est génial pour eux ! Mais je me sens malade de me dire que je ne fais jamais ce qu’il faut.

On nous a annoncé aujourd’hui qu’on n’allait pas faire de mémoire finalement. Quelque chose qui s’en approche, mais de largement plus accessible.
Alors, oui : c’est une bonne nouvelle. Ça me coupe dans mon élan, cependant : et j’ai l’impression qu’à chaque fois que je fournis de gros efforts, ça ne sert à rien. Et qu’au contraire à chaque fois que je m’effondre parce que je n’en peux plus d’avoir fait tant d’efforts, d’avoir tout donné, ben quelque chose me tombe sur la figure pour me le reprocher.

Comme si Dieu venait me rencontrer. Me disait : "Hey ! Tire sur mon doigt, j’ai une bonne blague !".
Je le fais. Même si je la connais déjà et qu’elle ne me fait pas rire (on tisse les liens qu’on peut avec celui à qui on doit la vie quand même, même quand on n’en veut pas - de la vie je veux dire). C’est un effort. Mais je le fais.

Et là Dieu me fout une baffe magistrale et s’écrie : "Comment oses-tu me toucher, misérable cloporte-de-l’espèce-Dégueulisus-que-je-n’ai-pas-inventé-parce-qu’elle-me-dégoûtait-trop ??!".

C’est la seule allégorimétaphorejsaispasquoi qui m’est venu. Mais je ne crois pas en un dieu comme ça. Bien sûr. C’est juste que c’est une image qui me parle.

Revenons.

J’avais dit que je verrai le bon côté des choses. J’avais dit que j’allais me prendre en main.

Mais cette ambiance pessimiste lourde que je me coltine du matin au soir, à l’école… Avec les commentaires de Cathel. Les gens qui croient comprendre mais qui ne savent rien. Ceux qui ont l’air sortis d’une autre dimension. Ceux dans les yeux de qui tu vois de la pitié pour toi.

Il faut que je courre partout.

Sur tous les terrains : familial, professionnel, estudiantin, personnel, spirituel… Je cours et je galère pour rattraper le dernier wagon - le wagon du Minimum-Vital - et à chaque fois que je m’en approche… mon corps me lâche.

Je suis essoufflée à en crever. Ma vision se trouble. Nausées. Envie de vomir. De mourir. Ma raison s’effrite. Je vais tomber dans les pommes.

Mais à ce moment-là, t’as toujours quelqu’un qui n’a jamais eu à courir pour attraper ce fichu wagon ou pour quoi que ce soit qui te remarque et te dit : "Allez, vas-y cours ! T’as juste à faire deux mètres, c’est pas comme si t’en avais huit cent, hahaha !".

Sauf que pendant que tu vivais ta vie, couillon, moi je courrais toujours. Et je cours encore. Et je ne tiendrai pas éternellement. Mais si je m’emmêle les pattes, je me ratatine et le train partira loin. Sans moi. Et je mourrai dans le désert.

C’est pas joyeux mais j’en ai marre de me forcer. Je ne veux plus qu’on me touche, je ne veux plus qu’on me parle si je n’ai rien à dire, je ne veux plus qu’on me regarde.