Effeuille mes rêves

Sur vibreur

Suis allée aux urgences finalement.

Avant l’exam' : horriblissime. Pendant pareil et après ça ne partait pas. Alors quand je suis montée dans ma voiture, je ne suis pas rentrée chez moi.

Je suis allée directement vers "ma" ville, là où vivent mes parents et où je rentre tous les week-ends.
Je n’ai pas pensé au pont, preuve que je reste de bonne foi. Mais bref.

J’ai foncé chez mon médecin généraliste - le vrai, pas celui qui m’a dit de ne parler de tout ça à personne, jamais, au risque de me faire marginaliser encore plus… En pleurs.
De la rue à la salle d’attente, on ne voyait rien, comme d’habitude : un gars a plaisanté avec moi, un autre m’a saluée, j’ai tenu la porte à un monsieur en galère, j’ai souri à tous les autres patients qui attendaient leur tour, me suis excusée avec une petite grimace désolée quand j’ai dû sortir prendre un appel en restant la moins gênante possible… J’ai fait la bise au médecin, qui me suit depuis que je suis petite, que j’aime beaucoup.

Et ensuite je me suis mise à pleurer. Ça sortait tout seul, je n’ai même pas expliqué pourquoi. Je n’y arrivais pas. Les mots s’expulsaient par les larmes, et uniquement par elles. Ceux qui sortaient de ma bouche étaient concis, chargés de douleur, frappés d’impuissance. "Je fais des rechutes. Tout le temps. Je suis perdue, je ne savais pas où aller. Aidez-moi...".

Il était un peu secoué, j’ai l’impression. Il ne m’avait jamais vue comme ça, même dans mes pires moments (en même temps à part des rhumes bien dégueulasses, je n’ai jamais eu de gros problèmes ; physiquement s’entend).
Il m’a dit d’aller aux urgences, vu que je ne pouvais visiblement plus gérer. Il a insisté en parlant tout doucement parce qu’il voyait bien que j’avais peur.

Franchement, on aurait pu croire que ça m’a fait du bien, quelqu’un qui me croit enfin (dans la vraie vie je veux dire), qui sait ce qu’il dit, et qui me montre le chemin pour me prendre en charge.
Mais non. Ma tête bourdonnait. Je n’entendais pas de bruit imaginaire en particulier, mais ma tête a commencé à bourdonner hier matin et depuis ça ne s’est pas arrêté… Même maintenant.

Il m’a fait un certif' médical. Il m’a écrit un mot pour l'infirmière psychiatrique de garde. Il m’a dit qu’elles sont là pour ça, qu’il ne faut pas avoir peur de les déranger parce que dans le service psychiatrique des urgences c’est moins le rush que dans les autres.

Je dis ça et je souligne parce que je me dis que ça peut aider quelqu’un d’autre… ?
Si vous vous demandez si vous en avez vraiment besoin, franchement c’est sûrement que oui. Faut pas hésiter, c’est vrai qu’ils vous prendront bien en charge. Qu’ils vous guideront.

J’ai appelé mon père et - toujours en pleurant - lui ai demandé de m’y emmener. J’aurais pu le faire toute seule, mais je n’ai jamais foutu les pieds dans un hôpital de ma vie, même pas pour rendre visite à quelqu’un. Je ne savais pas où on gare la voiture (c’est con mais c’est vrai).
Du coup, il m’a emmenée. Là encore, j’aurais sûrement dû me sentir bien à l’idée que ma famille soit là pour moi - parce que c’est une chance et j’en ai conscience - mais… oui mais non. J’y pensais mais je ne le sentais pas. Je ne sentais rien. J’essayais de me calmer pour ne pas exploser. "T’es aux urgences. À cause de ce truc qu’il y a dans ta tête, t’es aux urgences alors que demain t’as une énorme journée de cours, que t’as des exams de folie qui arrivent bientôt et qui sont décisifs pour ton année et tu ne peux pas les réviser. T’es partie de l’école sur un coup de tête, avec simplement ton sac de cours et ce qu’il y avait dedans et maintenant tu ne peux plus prendre la voiture".

J’ai oublié de préciser : sous la pluie, trempée, avec un portable qui a soudainement décidé de ne pas me faire entendre mon interlocuteur (ça n’a pas duré, heureusement), avec des chaussures qui glissaient et tout et tout. J’aurais voulu le vivre à la drama Hollywood, je n’aurais pas mieux fait.

Je culpabilisais. Je savais que c’était là où je devais être, paradoxalement, mais j’avais l’impression de tout faire de travers. J’ai serré les mains autour de la bandoulière de mon sac quand je suis passée devant les pièces nues où seul un lit avec des sangles meublait le vide (je n’étais pas dans un asile, hein, c’est pour empêcher les gens qui se tordent de douleur de tomber du lit, mais c’est impressionnant à voir, c’est ce que je veux dire).

Je pleurais encore. Mon visage restait impassible cependant, les larmes continuaient à couler toutes seules. Quand j’ai dit bonjour à la secrétaire/infirmière médicale, quand j’ai pris la main de mon père dans la salle d’attente pour lui demander si ça allait, quand je suis entrée dans le bureau de la psychiatre.

Elle a lu mon dossier, elle m’a posé des questions. C’était douloureux de répondre. Confus. Mes idées partaient dans tous les sens, je n’écoutais même pas ce qu’elle disait (elle me l’a fait remarqué à un moment, et ça m’a vexée parce que c’était vrai : mais c’était presque physique, je n’arrivais pas à me poser, à me concentrer, à retenir ses conseils).

Elle m’a fait une liste et aujourd’hui je la regarde… et je ne me souviens plus de ce que je dois faire.

Le bourdonnement ne s’éteint pas. Des boutons bizarres sont apparus soudainement sur mon visage. Je me suis remise au Xanax.

J’ai la sensation d’être une loque. Je n’ai répondu à aucun message (mail/texto) qu’on m’a envoyé. Je ne peux pas, le bourdonnement est… j’ai l’impression d’être un téléphone sur vibreur, qui ne bougerait pas.

J’vais essayer de me ressaisir puisque demain soir je retourne en cours. C’est un spécial, un que je ne peux pas louper, un de ces fameux "stages" qui n’en sont en fait pas mais que je ne peux pas détailler. Ça ne sera exceptionnellement pas très long de toute façon, ça ne me fait pas peur.

J’aimerais bien que mon journal serve à quelque chose. Pas à me plaindre, je déteste vraiment ça, mais à témoigner. Pour les gens qui vivent la même chose, peut-être, les aider à tenir le coup : avec cette expérience à leur dire qu’on peut - qu’il FAUT - aller aux urgences quand ça va vraiment pas et que y’a pas de "y’a des gens dans un état pire que moi" qui tienne : ça va pas, tu veux aller mieux, alors t’as ta place et t’inquiète pas ça va très bien se passer. Ils ne m’ont pas retenue de force, ils m’ont juste demandé si je voulais rester.

Et aux autres, peut-être à mieux comprendre s’ils ont un proche dans le même état ? C’est utopique de ma part, je sais, il faudrait qu’on accepte de se dire que malgré tout ce que j’écris, je ne montre rien à l’extérieur, et que malgré ça c’est loin d’être un phénomène bénin.
Que c’est une souffrance atroce qui grignote tout ce qui fait le mental : la volonté, la raison, la logique, les pensées, le plaisir, la joie, etc… et que même quand on arrive à sauver/booster l’un de ces paramètres, on est en morceaux, une loque, on reste emprisonné dans une prison d’acide corrosif qui nous harangue de plus belle pour que l’on continue à faire comme si ça allait, à penser à ménager les autres, à ne pas les laisser savoir sous peine d’être exclu de tout et de tous.

Bon allez, j’ai un cours à réviser, des coups de fils délicats à passer et un esprit à sauver. Je ne vois pas comment, je ne vois pas pourquoi, je ne vois pas d’espoir ni d’avenir mais je vais le faire quand même. Même si les crises continuent, même si les gens restent ignorants, même si tout ce pour quoi je me bats ne voit pas le jour aujourd’hui. Demain il fera jour, comme l’a dit un grand sage (en fait un scénariste de "Un, Dos, Tres", je vous jure ; mais j’ai pas pu résister à caser la citation).